DEUX MANIÈRES DE CHERCHER DIEU

Ep 6, 10-18 ; Lc 18, 18-30
St Jean Cassien - (23 juillet 1982)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Ouvrir son coeur…

L

 

a liturgie nous propose aujourd'hui, pour la fête de saint Jean Cassien, ce moine d'Égypte qui a instauré le monachisme dans cette terre de Provence, elle nous propose cet évangile que nous connaissons sous le titre du jeune homme riche. Vous avez remarqué comment se déroule ce dialogue entre ce jeune homme et le Fils de Dieu. Tout d'abord, cet homme aborde Jésus et lui dit : "Bon Maître" et immédiatement, Jésus, prend cet homme au mot et lui dit : "Pourquoi m'appelles-tu bon ?" En réalité tout le débat de cet évangile va être sur le bien. Qu'est-ce qui est le bien ? Qu'est-ce qui est bon pour l'homme ? Et le Christ ajoute "Nul n'est bon, sinon Dieu seul !" Sans doute, il y a de la part du Christ, une sorte d'appel pour faire connaître que, en réalité, le titre de bon s'applique bien à Lui, parce qu'Il est le Fils de Dieu. Mais il y a aussi, je crois de la part de Jésus, le désir de mettre cet homme qui l'interpelle devant sa situation face à Dieu. S'il a appelé Jésus "Bon Maître !" c'est parce qu'en réalité il pressent que la source de tout bien et de toute bonté est dans le cœur de Dieu et que, s'il s'est approché de Jésus pour lui poser une telle question : "Que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ?" c'est parce qu'il a déjà compris obscurément le sens de la vie humaine qui est, si je puis dire, de se rassasier de la bonté que Dieu veut donner. Mais ce que Jésus veut faire pressentir c'est que la bonté, cette bonté de Dieu est un don qui se donne absolument.

Et alors le dialogue se poursuit. Le Christ lui dit : "Tu sais ce qu'il faut pour obtenir en héritage la vie éternelle, tu n'as qu'à appliquer la Loi car c'est cela qu'il faut faire." Et le jeune homme de répondre : "Je fais cela depuis ma jeunesse". Alors, le Christ fait un pas de plus : "Vends tout ce que tu as. Donne-le aux pauvres, puis viens et suis-Moi ! Et alors, tu auras un trésor dans le ciel !" En réalité, Jésus veut faire comprendre ceci. Il y a deux manières de répondre à la bonté de Dieu. Il y a cette manière selon l'ordre du créé, que nous voyons, jour après jour, d'épanouir et se développer sous nos yeux. Tout ce que nous avons reçu de Dieu est bon : la joie, l'amitié, tout ce que Dieu nous donne de riches tout ce que Dieu nous donne de bonheur, tout cela est bon. Et, au fond, Dieu ne demande pas d'autre chose à l'homme que de chercher Dieu à travers tout ce qui peut finalement épanouir profondément le cœur de l'homme. Mais, si cet homme est venu poser cette question à Jésus, c'est que Jésus pressentait dans le cœur de ce jeune homme, quelque chose qui voulait aller plus loin. Et là, c'est la bonté, non plus comme quelque chose de donné, quelque chose à quoi l'on participe, mais c'est la bonté de Dieu quand on en est véritablement amoureux.

Il y a une faille, il y a une rupture absolument radicale entre le fait de participer de la bonté de Dieu dans la quotidienneté de la vie, dans tout ce qui va de soi, même si à un certain moment cela exige un certain effort et puis ce moment où, tombant radicalement amoureux de Dieu, c'est alors un absolu de bonté qu'il nous est donné de chercher dans notre cœur. C'est cela que le Christ explique après que le jeune homme riche soit parti.

Au fond, il y a deux manières de chercher Dieu. Les disciples comprennent que ce jeune homme est parti parce qu'il était riche. Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire qu'en réalité ce jeune homme avait voulu chercher Dieu par ses propres moyens, par ses propres richesses. Il pensait que la recherche de Dieu c'était quelque chose que l'homme entreprenait de lui-même pour essayer de marcher à la rencontre de Dieu et avec tous les biens humains, tous les avantages humains qu'il avait pour les mettre au service de Dieu et essayer de s'approcher le plus possible de la bonté de Dieu. Et au fond, cette richesse, c'est le sens profond de la richesse dans la Bible. Ce n'est pas tant une sorte de richesse que l'on aurait acquise avec de l'argent et des biens. Cette richesse c'est simplement cette espèce d'assurance que l'on se donne pour chercher Dieu. On va chercher Dieu autant qu'on en a les moyens. Ce que le Christ disait à ce moment-là, au jeune homme riche : "Si vraiment tu veux tomber amoureux de Dieu, accepte que ce ne soit pas simplement par ta richesse que tu découvres Dieu, par tes propres moyens, par ces richesses humaines qui sont dans ton cœur. Accepte que ce coup de foudre, par lequel tu tombes amoureux de Dieu, ne vienne pas de toi, mais qu'il vienne uniquement de Moi, parce que je suis bon."

Oui, Dieu est capable, dès aujourd'hui par pure grâce, de nous faire partager quelque chose de cette bonté infinie qu'Il a dans le cœur. Non pas une bonté comme nous la voyons dans les répercussions de ce qu'il y a de beau et de bon dans notre vie et d'absolument extraordinaire à vivre, mais par cette espèce de dépouillement absolu, de renoncement radical, dans lequel nous découvrons l'absolu de la bonté de Dieu, l'absolu de sa tendresse.

Alors, à ce moment-là, il ne s'agit plus de savoir "ce que nous devons faire pour !" Il s'agit simplement de se laisser séduire le cœur, de se laisser totalement envahir, de se laisser totalement saisir par cette bonté de Dieu. Et ce qui fait la tristesse du jeune homme riche, c'est qu'en réalité, il avait pressenti cela, puisqu'il appelait Jésus "Bon Maître !" Mais au moment où il a vu où pouvait le conduire l'absolu de l'amour de Dieu, il a eu peur et il est resté sur son quant-à-soi, sur ses réserves, sur ses richesses, sur une manière de connaître Dieu qui sans doute est bonne, mais qui ne connaît pas cette espèce de frémissement profond d'avoir aimé, d'avoir été séduit par la personne même de Jésus, et par le cœur même de Dieu.

La vie monastique, c'est cela et elle n'est pas réservée aux moines. Dans toute notre vie, dans la vie d'un chrétien, quel qu'il soit, il doit toujours y avoir cette dimension d'une sorte de frémissement à la personne et au mystère de Dieu qui fait qu'à certains moments, on ressent cet absolu de l'amour de Dieu et de sa tendresse qui est posée sur notre cœur. C'est dans ces moments-là qu'il ne faut pas fermer son cœur, mais qu'il faut accepter de l'ouvrir complètement, quels que soient les déchirements, quelles que soient les brisures, quelles que soient les ruptures que cela peut impliquer, car c'est l'absolu de l'amour qui s'ouvre à nous.

 

AMEN