UN PERSONNAGE ATYPIQUE

Ct 3, 1-4 a ; Jn 20,1+ 11-18C
Ste Marie-Madeleine - (22 juillet 2011)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Marie-Madeleine (Crépy en Valois)

F

rères et sœurs, nous avons la joie de célébrer aujourd'hui le personnage le plus atypique et le plus original de tout le Nouveau Testament. Il n'y a aucun équivalent dans toute la Bible. Vous allez me dire que c'est un peu facile, de raconter qu'une pauvre prostituée a été tirée du ruisseau par Jésus-Christ, qu'ensuite elle s'est rangée. Cela fait partie de tous ces sentiments compassionnels de la société, tirer ces pauvres filles de la misère … Rien à voir !

Marie-Madeleine est originale pour une raison très simple. Dans tout le monde ancien, une femme n'est jamais majeure. Elle n'est jamais autonome. Elle peut faire des choses extraordinaires, mais elle est toujours sous tutelle. Quand une femme est épousée, elle passe de la tutelle du père sous la tutelle du mari. Quand une femme est veuve, c'est le plus grand malheur qui puisse lui arriver parce que la tutelle, le protecteur qu'elle avait naturellement a disparu. Elle est alors exposée à tous les dangers. Le pire cas d'absence de tutelle c'était la prostitution puisque cette pauvre Marie-Madeleine appartenait à tout le monde, donc, elle n'appartenait à personne et elle menait la vie qu'on lui connaît !

Or, quand elle se convertit, elle ne passe pas sous une autre tutelle. C'est cela qui est le plus étonnant. On aurait pu s'attendre à ce que Jésus lui dise : voilà, maintenant, je t'ai convertie, je t'ai fait changer de vie, tu vas te caser, tu vas devenir une bonne mère de famille, tu vas essayer d'épouser un bon juif de mon entourage qui me suit et écoute ma parole, tu auras de nombreux enfants et tu seras une femme modèle. Rien de tout cela !

C'est beaucoup plus original que la Vierge Marie. Marie, même si elle n'était pas exactement sous la tutelle de saint Joseph (c'est un peu plus compliqué), mais elle était quand même dans un foyer et surtout, sa fierté était d'être la mère du Christ, c'était son rôle. Chaque fois qu'on chante des hymnes à la Vierge Marie c'est parce qu'elle a été la Mère de Dieu. Mais, Marie-Madeleine ne s'est même pas rachetée par la maternité. C'était un thème courant que la femme tentatrice pouvait se racheter par sa maternité. Vous avez tous entendu des poncifs de ce style.

Or ici, Jésus change la vie de cette pécheresse, mais il ne la met pas sous tutelle. Il ne la rétablit pas dans ce qui était considéré à l'époque comme la condition féminine normale, c'est-à-dire appartenir à un homme. Je sais qu'un certain lyrisme liturgique a fait que l'on a dit qu'elle était tellement sous l'emprise de l'amour du Christ qu'elle était devenue d'une certaine manière l'épouse du Christ. Historiquement, ce n'est pas aussi simple que cela. Elle est devenue une disciple de Jésus, certes, mais elle ne s'est pas mariée, elle n'a pas eu d'enfants, elle n'a pas vécu une vie, normale de femme après sa conversion. Ce que je veux dire, c'est que toutes nos chères féministes et Dieu sait qu'elles font du bruit surtout depuis un mois et demi, toute nos chères féministes peuvent dire des tas de choses sur la condition féminine, elles n'en feront jamais autant que ce qui s'est passé avec le Christ pour Marie-Madeleine. Le Christ a voulu, libre à lui, ce sont ses affaires, il a voulu qu'il y ait une femme que personne ne considérait et qu'ensuite on a vénéré comme sainte pour elle-même, pour le seul itinéraire qu'elle a eu, pour sa seule conversion, et pas parce qu'elle s'est rangée, pas parce qu'elle aurait eu des enfants, pas parce qu'elle a été soumise à un mari, rien de tout cela ! On a laissé ce cas de Marie-Madeleine comme un cas pur de conversion, c'est-à-dire une femme qui trouve la véritable dimension de sa personnalité et de sa féminité simplement par le salut.

C'est quelque chose d'assez important, et que la Vierge Marie me pardonne, mais je pense que Marie-Madeleine a plus contribué à la parité et à l'égalité des sexes que Marie parce qu'elle a été ce modèle : on en a fait une pénitente, on l'a envoyée à la Sainte Baume pour confesser ses nombreux péchés, mais on n'en a jamais fait une femme qui entre sous tutelle comme normalement devait faire n'importe quelle femme de cette époque. Au contraire, on lui a reconnu une sorte de liberté, de spontanéité qui est absolument admirable.

Je crois que c'est l'occasion pour nous de réfléchir sur ce qui fait la personnalité pour une femme comme pour un homme. Pour les chrétiens, c'est le salut. Or, le salut ce n'est pas entrer exactement sous la tutelle du Christ. Celle qui a été le plus profondément sauvée puisqu'elle est sortie des bas-fonds de Magdala d'où son nom de Madeleine, et c'est le salut l'a fait exister elle comme une femme toute seule. C'est le cas pur de salut par le Christ. Que ce soit pour nous l'occasion de savoir comment nous nous positionnons par rapport au véritable mystère du salut.

 

AMEN