UN PASSÉ DOUTEUX !

Ct 3, 1-4 a ; Jn 20,1+ 11-18C
Ste Marie-Madeleine - (22 juillet 2002)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, quand on réalise le remue-ménage que provoque à Aix-en-Provence, vingt et unième siècle, cent quarante mille habitants, le fait que sept ou huit petites prostituées d'origine de l'est font le tapin sur le Cours des Minimes, ou sur la route de Berre, et que la presse s'en empare et qu'on s'en émeut partout, on peut imaginer avec les transpositions voulues, ce que pouvait provoquer dans le petit village de Migdol, ou de Magdala dont elle tient son nom, le fait qu'une jeune juive, sans doute assez charmante et jolie ait fait un usage assez libéral de ses charmes, à tous ceux qui passaient par là. Migdol, cela devait être trois à quatre cents habitants au maximum, la société était encore bien plus pensante qu'à Aix, c'était de la bonne société paysanne juive solidement enracinée dans les traditions de la Loi. Vous imaginez bien sûr la rumeur, puisque à cette époque-là il n'y avait pas "La Provence", qui a pu se déchaîner au moment où on a appris que cette jeune prostituée faisait pratiquement partie de l'équipe des disciples au sens large, de Jésus. Cela n'a pas du être spécialement bien vu, et peut-être même que dans un premier temps, la manière dont on en a parlé, c'était simplement pour discréditer le message du Maître. Qu'est-ce que c'était que ce rabbi qui admettait dans sa suite, non seulement des femmes, mais des femmes très peu recommandables. Par conséquent, je dirais que Jésus a accroché à son évangile, son message, ce grelot un peu terrible de Marie-Madeleine, dès les premiers moments de l'annonce du message en Galilée.

C'est pour ma part un des arguments qui fait qu'il est très difficile de nier l'historicité de cette af­faire, parce que je crois qu'on peut dire qu'on se serait bien passé de faire mention de cette disciple un peu bizarre, du Maître. Comment authentifier un message religieux dans lequel finalement, croient des gens, je ne dis même pas de si humble condition, mais de si­tuation si répréhensible ?

Et pourtant, le personnage de Marie-Made­leine a tenu le choc, il a tenu la route dans la prédica­tion évangélique, puisque au moment où l'on a rédigé les évangiles, quarante, cinquante ans plus tard, il est en bonne place. Je crois que Marie-Madeleine est plus souvent citée et mentionnée dans l'évangile que les trois-quart des apôtres. Qu'avons-nous comme men­tion de Thaddée ou de Jude ? En réalité, ils font pâle figure par rapport à Marie-Madeleine. Par conséquent on peut se demander pourquoi le personnage de Ma­rie-Madeleine a été ainsi privilégié dans l'annonce de l'évangile ? Aujourd'hui, évidemment, à vingt siècles de distance, on trouve le récit plutôt attendrissant, et il semble même qu'il y ait eu certains romanciers mo­dernes (je pense à Kasansaki), qui ont pensé qu'il fal­lait en rajouter un peu pour rendre le récit évangélique plus croustillant. Mais en réalité, il ne faut pas se faire d'illusions. Annoncer un message de Bonne Nouvelle et de salut dans lequel les témoins les plus authenti­fiés sont entre autres, une prostituée, pour ne rien dire des publicains, et d'autres encore, effectivement, c'est quelque chose de tout à fait singulier. Peut-être que nous avons tellement enduit l'évangile d'une couche de convenances et de bonne compréhension des cho­ses, qui fait que Marie-Madeleine, d'accord, elle a eu un passé, mais on ne s'en souvient plus ! Mais le pire de tout, c'est qu'au moment où il s'agit d'annoncer le cœur même de la Bonne Nouvelle, la Résurrection, qui est le témoin premier ? C'est encore elle ! Autre­ment dit, elle a eu connaissance de la Résurrection avant les apôtres, elle en a parlé avant les apôtres, c'est pour cela qu'on lui a donné ce surnom "d'apôtre des apôtres". Elle l'a annoncé aux apôtres, elle y avait cru, eux n'y ont pas cru. Et le dossier s'alourdit. En fait ici, Luc d'ailleurs se fait l'écho de la réaction que pouvait avoir certaines gens de l'auditoire lorsqu'ils entendaient les récits de la Résurrection, quand il fait dire aux disciples d'Emmaüs : "Il est vrai qu'il y a bien quelques femmes qui sont revenues et qui ont déclaré qu'Il était vivant". Cela a l'air de dire : quel crédit peut-on apporter à un témoignage pareil ?

Ce n'est pas si simple pour la première prédi­cation chrétienne que d'associer un personnage aussi déconsidéré socialement et moralement, qu'une pros­tituée, fut-elle convertie. Or, je crois que c'est essen­tiel, parce que quand l'évangile a quelque chose à dire, surtout dans sa forme du récit des évangiles, il a besoin de le dire non pas avec des théories sur l'ab­solu pouvoir de la grâce et du pardon, et de la grâce prévenante, et de la grâce sanctifiante, et tout ce que les théologiens plus tard élaboreront, mais il a besoin de le dire précisément avec des données très factuel­les, très événementielles, très simples. Si Marie-Ma­deleine a tenu le haut du pavé dans cette histoire, c'est précisément parce que pour les rédacteurs évangéli­ques et pour les prédicateurs de la première généra­tion chrétienne, c'était une manière très claire et très nette de montrer le caractère inconditionnel du salut. Dire qu'une prostituée, celle qui n'avait ni bagage religieux, (elle n'était pas allée au catéchisme !), celle qui était une femme, ce qui lui interdisait de suivre les enseignements des rabbins, celle qui ensuite avait vraiment très mal tourné, et peut-être assez parce qu'à cette époque, cela devait se passer vers douze, qua­torze ans, et donc qui avait perdu toutes les conditions morales pour pouvoir recueillir et accueillir la Parole de Dieu, celle-là avait été le prototype même du salut.

C'est pour cela que Marie-Madeleine est en­trée de plain-pied dans l'évangile, peut-être plus que les autres. Si Marie-Madeleine a ce rôle et cette im­portance, c'est parce qu'elle est la figure de l'absolu du salut. Et c'est pour cela, je crois, que dans la tradition, on l'a reconnue et célébrée comme telle. Elle n'avait strictement rien pour elle, sinon peut-être ses char­mes, (mais on n'en a pas de portrait), c'est Dieu qui avait tout pour elle, de lui donner la plénitude du sa­lut, alors qu'elle ne le méritait absolument pas.

C'est ce que nous fêtons aujourd'hui. Et ce qu'il faudrait que nous comprenions, c'est que, par­donnez-moi l'expression, au plan spirituel, c'est-à-dire au plan le plus profond de nous-mêmes, nous sommes tous Marie-Madeleine. Cela peut nous paraître humi­liant et pas nécessairement une comparaison flatteuse, mais pourtant, c'est la condition première pour ac­cueillir le salut. Si nous ne nous reconnaissons pas comme pécheurs, ne méritant rien de notre part du salut de Dieu, et bien nous n'accueillerons jamais le salut de Dieu. Plus exactement, nous risquons sans cesse de le rogner et de le limiter à la mesure même des conditions que nous lui posons à partir de nous-mêmes. Ce qui fait la grandeur de Marie-Madeleine, c'est que n'ayant rien, n'ayant aucun argument pour être sauvée, n'ayant aucun privilège à faire valoir, ce qu'elle a reçu, elle l'a reçu d'un seul bloc. Au fond, c'est cela la figure de Marie-Madeleine. Pour parler à la manière de la culture contemporaine, non pas "un Ricard ou rien", mais le salut ou rien ! Elle n'a rien à proposer, elle n'a aucune condition à imposer, et quand le Christ lui donne le salut, elle accepte, elle accueille.

Je crois que c'est magnifique et extrêmement encourageant pour nous de savoir que malgré les tonne de croûtes de moralisme qui se sont déposées sur ce personnage et sur une certaine prédication la concernant, elle a encore aujourd'hui toute sa force et toute sa violence. Célébrer aujourd'hui Sainte Marie-Madeleine, c'est célébrer la puissance incondition­nelle du salut de Dieu, quelles que soient les condi­tions dans l'homme pour recevoir ce salut, c'est célé­brer purement et simplement notre salut pour nous, pécheurs.

 

 

AMEN