LES TROIS AMOURS
Ct 3, 1-4 a ; Jn 20,1+ 11-18C
Ste Marie-Madeleine - (22 juillet 1993)
Homélie du Frère Michel MORIN
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is-moi où tu l'as emporté, et j'irai le prendre!" Pour comprendre un petit peu cette attitude de Marie-Madeleine au matin de Pâques, rappelons-nous ce que nous venons de lire dans ce bref passage du Cantique des cantiques. Vous le savez, ce livre est un poème, poème d'amour, païen, puisqu'il n'y est jamais question de Dieu mais simplement de cet amour passionné entre une jeune fille et un jeune homme, le bien-aimé et la bien-aimée.
Et dans ce passage il y a deux traits caractéristiques de l'amour humain à l'état adolescent, la passion d'un côté et l'envie de posséder l'autre. La passion, c'est cette recherche inquiète, très forte de la bien-aimée qui cherche "celui que son cœur aime" et qui, pensant très fortement à lui, la nuit sur sa couche, ne peut pas tenir et quitte sa maison, parcourt la ville, fait tous les quartiers, va sur les remparts, interroge les gardes en leur disant : "Avez-vous vu Celui que mon cœur aime ?" C'est cet amour passionné, cet amour qui ne réfléchit pas, cet amour qui fonce à la recherche de l'autre, c'est ce premier élan de l'amour que je qualifiais à l'instant d'adolescent c'est-à-dire sans réfléchir, cet élan porteur qui entraîne celle qui cherche vers celui qu'elle aime sans savoir d'ailleurs où il est.
Mais à côté de cet aspect extrêmement beau, extrêmement positif, extrêmement heureux, tout amour doit commencer par cet élan passionné et irréfléchi, autrement cela commence par la raison et c'est bien triste, à côté de cet élan admirable il y a cet autre aspect qui est aussi une caractéristique de l'amour adolescent qui peut être d'ailleurs celui de beaucoup d'adultes, c'est ce côté de la captativité de l'autre. "J'irai le prendre, je le saisirai et je ne le lâcherai pas !" C'est vrai que les amours adolescents sont extrêmement captatifs dans ce sens où c'est moins l'autre qu'on aime pour lui-même que soi-même que l'on aime en aimant. L'adolescent aime aimer. C'est pour cela d'ailleurs qu'il passe facilement d'un objet à un autre car le plus important n'est pas l'objet de son amour, même si c'est celui-là qui fait monter en lui toute la passion et l'énergie de l'élan. L'adolescent aime aimer, c'est le commencement de l'amour et ce qui fait dire à cette bien-aimée : "Je ne lâcherai pas, je le garderai pour moi, il sera mien, et même j'irai l'enfermer dans la chambre où ma mère m'a conçue", c'est-à-dire personne d'autre ne l'aura que moi.
Et nous retrouvons cela dans le passage de l'apparition de Jésus à Marie-Madeleine. Marie-Madeleine est cette femme très amoureuse de Jésus, même humainement, pourquoi pas, d'ailleurs ? cela n'empêche pas la sainteté, Dieu merci elle est cette femme qui sur sa couche, le vendredi-saint, le samedi-saint pensait à Celui que son cœur aime. Et comme la jeune amoureuse du Cantique des cantiques, elle est partie, elle s'est levée la nuit, elle a parcouru la ville demandant aux gardes : "Est-ce vous qui l'avez pris ? Où l'avez-vous mis, que j'aille le prendre ?" Nous retrouvons chez Marie-Madeleine le premier élan de cet amour passionné et en même temps cet aspect de retenir l'autre. Marie-Madeleine rejoint bien-aimée du Cantique des cantiques, l'amour passionné, l'amour qui fait se lever la nuit, l'amour qui entraîne n'importe où, pourvu que l'on trouve l'autre, mais au fond non pas tellement pour l'autre lui-même mais pour soi, par l'amour que j'ai pour l'autre et cet amour je l'aime.
Or c'est là que l'apparition de Jésus vient faire tout basculer chez Marie-Madeleine. Sans nier du tout et sans lui reprocher cette fuite vers le tombeau pour y retrouver le corps de Jésus, sans nier ce côté passionné, amoureux, tellement humain et tellement beau de Marie-Madeleine, Jésus va lui faire faire le pas supplémentaire d'un amour d'adulte : "Ne Me touche pas ! Ne Me retiens pas ! Ne Me garde pas pour toi !" Et ainsi Il lui fait comprendre que l'amour de l'autre, à plus forte raison du Seigneur, ce n'est pas d'aimer aimer quelqu'un d'autre, mais c'est de tellement aimer l'autre qu'on va donner cet amour pour Lui et pour tous les autres. C'est le passage de l'amour captatif à l'amour oblatif. Et cette oblation que Marie-Madeleine doit accepter pour que son amour humain pour Jésus, son amour spirituel pour le Seigneur puisse mûrir parfaitement, il faut qu'elle accepte d'abord de le lâcher, "Ne Me retiens pas !" qu'elle accepte d'être dépossédée puisque dans cette dépossession elle soit le témoin de la résurrection c'est-à-dire qu'elle annonce aux autres que Jésus lui est apparu. Voilà que l'objet de son amour lui est donné pour lui être enlevé, afin qu'elle le donne aux autres, afin qu'elle l'annonce aux autres, afin qu'elle l'offre aux autres, afin qu'elle le donne aux autres. Et c'est ainsi que dans le mystère de la résurrection de Jésus, dans cette première apparition de Jésus à Marie-Madeleine la pécheresse, celle qui peut-être qui n'avait pas encore accompli la conversion totale de son cœur de femme, voilà que Jésus lui fait convertir, transfigurer ce cœur, non pas pour qu'elle retienne Jésus mais pour qu'après l'avoir rencontré elle le donne aux autres.
Et c'est ainsi que Marie-Madeleine reçoit ce premier ordre du Ressuscité : "Va dire à mes frères que Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu !" Et le premier geste de Marie-Madeleine ce n'est pas de continuer à pleurer comme elle l'aurait pu, nous l'aurions peut-être fait, ce n'est pas de retourner chez elle en se demandant s'il faut qu'elle y aille, si psychologiquement cela ne va pas être un traumatisme pour les disciples que d'entendre annoncer par une femme la résurrection de Jésus. Elle n'a pas fait trop de psychologie, heureusement, mais elle est partie et elle a annoncé aux disciples que le Seigneur lui était apparu et lui avait dit ces paroles.
Je crois que Marie-Madeleine est très humaine car elle a connu le péché, les trottoirs de Jérusalem, mais dans ce péché-là, elle a connu l'élan de l'amour, elle a connu l'angoisse de l'amour jusqu'à se réveiller la nuit pour chercher Celui que son cœur aime, même si c'était encore un peu captateur comme amour, un peu égoïste pour elle-même. Mais en rencontrant le Seigneur, elle a accepté que cet amour qui vient de Dieu convertisse, ennoblisse, purifie, transfigure son amour humain. Et l'amour humain transfigure, ce n'est jamais pour soi mais pour les autres. Cela en est d'ailleurs la qualification et le critère.
Alors prions Marie-Madeleine qu'elle continue d'intercéder pour nous qui si souvent nous levons la nuit pour aller en quête de ce que nous aimons, bien ou mal, en tout cas toujours de façon possessive, même peut-être notre amour de Dieu. Dans la vie chrétienne, il y a une façon possessive d'aimer Dieu. Demandons-lui que la rencontre du Ressuscité dans l'eucharistie où nous recevons le corps du Christ mais pas pour le posséder, pas pour en faire notre bonheur spirituel ou amoureux en se disant : je l'ai pour moi, je l'emmène dans ma maison pour me le garder à moi seul. Cela est anti-chrétien, cela va contre la Résurrection, contre l'annonce de la Parole de Dieu aujourd'hui. Nous recevons le corps du Christ, le mystère du Ressuscité mais qu'a-t-il à nous dire ? "Allez dire à vos frères !" Allez l'annoncer. Ne le gardez pas pour vous. Ou alors votre amour est encore un amour païen.
AMEN