TOUT EST DON

Ct 3, 1-4 a ; Jn 20,1+ 11-18C
Ste Marie-Madeleine - (22 juillet 1989)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

U

ne tradition bien ancrée d'ailleurs dans notre pays de Provence, mais davantage répandue puisque le pape saint Grégoire lui-même en est le témoin, une tradition a identifié, à tort ou à rai­son, trois femmes de l'évangile, Marie sœur de La­zare, la pécheresse dont Jésus a dit : "Parce qu'elle a beaucoup aimé, ses péchés ont été pardonnés !" et puis Marie de Magdala le témoin de la Résurrection. De toute façon, quand nous fêtons Sainte Marie-Ma­deleine, Marie de Magdala, souvenons que si elle n'est pas la pécheresse qui a pleuré sur les pieds de Jésus, il est dit dans l'évangile que "Jésus avait chassé d'elle sept démons." Sept est un chiffre symbolique, cela signifie qu'elle était, elle aussi, enfermée dans une vie de péché. Par conséquent, quoi qu'il en soit de cette identification, ce qui est certain c'est que Jésus a choisi d'apparaître, dans la gloire de sa Résurrection, à une femme qui était pécheresse, une femme qui avait vécu dans le péché, que ce soit ou non la prosti­tuée dont nous parle saint Luc au chapitre septième.

Il est très important de comprendre que Jésus est venu comme Sauveur. Jésus n'est pas venu pour couronner harmonieusement un édifice parfaitement construit qui serait celui de la Création pleinement épanouie dans la liberté radieuse de l'homme et sur laquelle viendrait s'ajouter, comme un pinacle, cette présence de Dieu fait homme. Jésus n'est pas venu pour achever une œuvre parfaitement ordonnée et harmonieusement réussie. Jésus est venu comme Sau­veur c'est-à-dire pour arracher à la perdition ceux qui étaient dans le péché. Il est venu pour donner par son amour la vie à ceux qui étaient enserrés dans les ténè­bres de la mort. Jésus est venu parce que les hommes étaient perdus. Et c'est parce qu'ils étaient perdus, qu'ils avaient besoin d'être sauvés.

Comme Marie-Madeleine, nous avons besoin d'être sauvés parce que nous sommes perdus, parce que nous sommes pécheurs, parce que nous sommes loin de Dieu. Si toute notre vie était parfaitement ré­alisée, si chaque soir nous pouvions nous dire : "J'ai bien réussi ma journée, je suis content de moi et Dieu doit être content de moi Lui aussi ", nous n'aurions pas besoin d'un Sauveur. Nous aurions besoin d'une certaine relation à Dieu, mais elle serait tout autre que celle qui nous fait tendre les bras vers un sauveur. Marie-Madeleine est venue au Christ parce qu'elle avait soif, parce qu'elle avait besoin de la vie, parce que son expérience lui montrait qu'elle était par elle-même incapable de se donner la vie, qu'elle ne pou­vait que la recevoir. Et ainsi elle a découvert cette réalité fondamentale que tout ce qui compte nous est donné, que tout ce qui est essentiel est pour nous un don gratuit, quelque chose d'inimaginable, d'inat­tendu, d'immérité. Le péché de Marie-Madeleine, et peut-être notre expérience du péché, sont ce qui nous permet de découvrir avec émerveillement que tout est don, que tout est grâce. Si nous étions satisfaits de nous-mêmes, si nous pouvions nous vanter de la réus­site de notre vie, il resterait vrai, fondamentalement, que toute réalité ne peut être pour nous qu'un don, qu'une grâce mais nous risquerions de ne pas le per­cevoir, de ne pas nous en rendre compte. Nous pour­rions nous imaginer que, de réussite en réussite, nous pouvons nous élever jusqu'à l'épanouissement et la perfection de notre propre être. Nous risquerions de croire que, au bout de nos efforts, au bout de nos vertus, au bout de nos réussites, se trouve l'accomplis­sement de notre être. Ce serait faux, même si nous étions sans péché, même si nous étions parfaitement équilibrés, parfaitement réussis. Il resterait vrai que toute cette réussite est un don de Dieu, est une grâce de Dieu. La vierge Marie qui n'a pas connu le péché sait, mieux que personne, que tout est grâce pour elle puisque la grâce est venue la précéder avant même sa naissance, avant sa conception.

Par conséquent, quoi qu'il en soit nous ne sommes que des résultats de la grâce de Dieu. Seule­ment nous pourrions nous illusionner sur nous-même. Nous pourrions, nous appuyant sur une expérience partielle, trompeuse, nous imaginer que c'est au bout de notre chemin tel que nous le parcourons avec nos qualités et la force qui est en nous que nous pourrions décrocher cette perfection de nous-même. Et d'une certaine manière, le péché, pour nous comme pour Marie-Madeleine, est cette occasion de grâce, cette occasion providentielle de découvrir que nous ne sommes rien. Que nous ne sommes rien sauf par le don de Dieu et que par ce don gratuit de Dieu nous pouvons être tout quoi qu'il en soit, quelle que soit notre pauvreté, si nous acceptons que l'amour vienne toucher notre cœur, que l'amour vienne atteindre les fibres de notre être, alors nous sommes sauvés même si nous sommes pécheurs.

Que Marie-Madeleine qui a connu cette mer­veilleuse expérience de la grâce, cette merveilleuse expérience de Dieu venant chercher celle qui n'est rien, nous obtienne de voir notre péché, notre pau­vreté non pas pour nous désespérer mais pour qu'elle soit l'occasion d'une plus grande joie, l'occasion de découvrir le chemin de l'amour qui est celui de la grâce.

 

 

AMEN