LE PARADIS

Ct 3, 1-4 a ; Jn 20,1+ 11-18C
Ste Marie-Madeleine - (22 juillet 1986)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

P

armi les nombreuses traditions populaires qui courent sur la renommée et les fonctions des saints il y en a une qui n'est d'ailleurs pas par­ticulière à la Provence qui veut que ce soit saint Pierre qui garde l'entrée du paradis, parce qu'il a le pouvoir des clefs. Par conséquent, quand on arrive au paradis, c'est le premier saint que nous rencontrons sur notre chemin. Je n'ai rien contre cette tradition, simplement je trouve que ce n'est pas très gentil pour ce pauvre saint Pierre d'en faire le fonctionnaire du paradis et je ne suis pas sûr que cela lui plaise beaucoup. Pour ma part, en arrivant au paradis, je préférerais rencontrer Marie-Madeleine et je vais vous expliquer pourquoi. Il me semble que ce serait bien mieux si, en arrivant là-haut, c'était Marie-Madeleine que nous rencontrions la première.

En effet, l'évangile que nous venons de lire maintenant, c'est l'évangile du paradis. C'est l'évangile du paradis parce qu'il ressemble étonnamment au premier projet de Dieu, le paradis terrestre. Effecti­vement, il s'agit là encore d'un jardin, il s'agit aussi d'un mystérieux personnage qui se promène à travers ce jardin et que Marie prend pour le jardinier, il s'agit aussi d'une aurore, d'un huitième jour, c'est-à-dire d'un premier jour après les sept jours de la semaine, il s'agit d'un jardin bien clos, comme le dit encore le Cantique des cantiques. Et dans ce jardin, il s'agit aussi d'une scène de reconnaissance et d'amour.

Dans le premier jardin, Dieu avait créé l'homme et la femme. Et là, c'était l'homme, le sei­gneur, le maître, qui avait reconnu sa femme en pous­sant ce cri de joie : "Voici la chair de ma chair et l'os de mes os !" Et cela c'était le jardin de l'innocence, c'était le jardin dans lequel l'amour humain était en parfaite consonance, en parfaite résonance avec l'amour de Dieu. Le jardin du paradis c'est un jardin dans lequel l'amour de l'homme pour sa femme et de la femme pour son époux était directement, dans une transparence et une limpidité absolue, le reflet de l'amour de Dieu. L'amour lui-même était grâce et porteur de grâce. C'était le symbole même de ce jar­din, de cette fécondité, de ce bonheur que le Seigneur avait confiés à Adam et à celle qui était son face-à-face et son vis-à-vis. Nous-mêmes, aujourd'hui encore, dans notre propre vie et dans notre propre cœur, nous portons toujours la nostalgie de ce jardin-là et de cet amour-là. Et je crois même que Dieu a toujours porté dans son cœur, depuis le péché originel de l'homme et de la femme, la nostalgie de cette rencontre, "la chair de ma chair et l'os de mes os".

Et c'est pourquoi il n'est pas étonnant que le jour où le Christ est ressuscité, le premier luxe qu'Il s'est donné a été de refaire cette scène originelle du jardin d'Eden. Il s'est payé le luxe de faire cela (pour que nous comprenions bien à quel point c'est important pour nous) avec une prostituée repentie, sans doute celle qui pouvait passer pour la plus dou­teuse des conquêtes de son apostolat. En effet, c'est à Marie-Madeleine qu'il apparaît en premier. Et c'est une nouvelle scène de déclaration d'amour que nous voyons dans ce passage de Saint Jean. Le Christ a repris le vieux métier d'Adam, Il est le jardinier, Il a porté dans le secret de son cœur tout le souci du grand jardin qui va être son Église jusqu'à la fin des temps. Et voici que, au milieu de ce jardin, la nouvelle Eve qui n'est pas tout à fait la chair de sa chair et l'os de ses os, mais qui est la résurrection de sa Résurrection, c'est Marie-Madeleine. Et pour que nous sachions bien que, désormais, le paradis est ouvert à tous, le Christ a voulu que ce soit une femme qui avait porté dans sa chair la caricature et la défiguration de l'amour. C'est pour cela qu'Il apparaît à une prostituée, parce que l'amour, tel qu'elle l'avait vécu, était la pa­rodie, était la grimace de l'amour véritable que Dieu avait donné au paradis, dans l'Eden. Et parce qu'elle avait vécu cela comme une souffrance et comme une blessure, et parce qu'elle avait vécu cela comme une fille de joie, méprisée et mal aimée, le Seigneur a voulu montrer que, désormais, le paradis nouveau, c'était la restauration de l'homme pécheur et de la femme dans son péché, mais pour redonner à cet amour toute la signification de beauté, de tendresse et de lumière qui était dans le projet primitif de Dieu.

Certes c'est un paradis qui est presque comme l'image d'un rêve, et on dirait presque que ce moment où le Christ apparaît à Marie-Madeleine c'est une sorte d'image qui passe. C'est presque irréel, et pour­tant c'est bien réel. Mais pourquoi cela ? On com­prend que cette pauvre Madeleine se soit précipitée aux pieds de Jésus et ait essayé de l'accrocher, parce qu'elle aurait voulu, à ce moment-là, que le paradis dure tout le temps. Mais le Christ lui dit : "Ne Me re­tiens pas !" Ce n'est que le début du Paradis. C'est le premier moment du paradis. Ce n'est pas toi qui dois Me retenir, c'est Moi qui dois t'emporter.

C'est pour cela, je crois, que nous verrons Marie-Madeleine la première, parce que au moment même où nous entrerons au paradis, je crois que nous aurons le même geste que Marie-Madeleine. C'est ce désir, cette joie d'entrer, de découvrir la présence du Seigneur comme l'Époux Bien-Aimé qui nous a aimés jusqu'à donner sa vie pour nous. Et c'est pourquoi, je crois, qu'en la priant aujourd'hui et en la priant sou­vent dans notre cœur et dans notre vie, il faut la prier qu'elle nous donne ce véritable sens du bonheur que porte l'amour de Dieu.

La plupart du temps, nous vivons notre vie chrétienne "avec des pincettes" c'est-à-dire selon un code, selon des convenances, selon "des bonnes ma­nières". Et bien précisément, il n'y a pas de "bonnes manières". Il n'y a qu'une manière de vivre cet amour de Dieu, c'est de le vivre "comme une passion".

Et c'est cela que nous apprend Marie-Made­leine. "Parce que tu as beaucoup aimé, tes péchés, tes nombreux péchés te sont pardonnés !" C'est le mys­tère même de notre existence : vivre notre amour de Dieu dans cette transparence même de la passion de Dieu pour nous et dans la lumière et le bonheur de notre passion pour Dieu. Voilà la grâce que peut nous obtenir l'intercession de Marie-Madeleine aujourd'hui.

 

AMEN