SAINTE MARIE-MADELEINE : LES TROIS BAISERS

Ct 3, 1-4 a ; Jn 20,1+ 11-18C
Ste Marie-Madeleine - (22 juillet 1987)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

Saint Maximin : Le premier baiser

D

ans son très long commentaire spirituel sur le Cantique des Cantiques saint Bernard évoque très souvent la figure de Marie-Madeleine, en d'adaptant à cette Bien-Aimée du Cantique à la recherche de son Bien-Aimé. Et il explique à ses moines que Marie-Madeleine, à travers les trois étapes de sa vie, est le modèle et en même temps le chemin de la conversion. Et parce que saint Bernard est un auteur spirituel et mystique, il va décrire pour ses moines, qui le sont d'ailleurs beaucoup moins que lui, il va décrire ces trois étapes dans la vision symbolique du baiser. Il dit que Marie Madeleine a embrassé le Christ trois fois, que ces trois baisers correspondent aux trois étapes de sa vie qui sont exactement les trois étapes de la nôtre. Quels sont ces trois baisers ?

       Le premier, saint Bernard l'évoque en commentant le texte de l'évangile où la pécheresse vient chez Simon où Jésus prend son repas et elle se jette aux pieds du Seigneur, oint ses pieds d'un parfum de grand prix et les embrasse, puis les essuie avec ses cheveux. Saint Bernard dit que c'est là le premier baiser, c'est le baiser de la conversion, c'est le baiser du repentir, c'est le baiser de l'humilité. Marie-Madeleine est aux pieds du Seigneur et, devant les pieds du Seigneur, elle reconnaît son péché. Elle est, j'allais dire, au premier niveau de la rencontre avec le Christ, le niveau le plus terre à terre, le plus proche de son péché. Et en même temps, puisque ce sont les pieds du Christ, ce n'est pas encore la parfaite, la rencontre du cœur, la communion dans l'esprit.

       Puis saint Bernard évoque ce long cheminement de Marie-Madeleine avec le Christ, au long de sa vie publique. Probablement elle était une de ces saintes femmes qui l'ont accompagné, depuis sa conversion jusqu'au tombeau puisqu'elle était là, au pied de la croix et qu'elle a participé à l'embaumement du corps du Seigneur, et que, même au matin de Pâques, elle y reviendra. Saint Bernard dit que ce cheminement de Marie-Madeleine avec Jésus correspond aussi à la deuxième étape de sa rencontre du Seigneur, c'est le baiser sur la main. Pourquoi sur la main ? Parce que, après sa conversion, Marie-Madeleine a entendu cette parole : "Va et ne pèche plus !" Or où peut aller un converti si ce n'est sur le chemin du Christ, si ce n'est mettre sa main dans la main du Christ ? Et c'est cela l'évocation du deuxième baiser. Non seulement il faut se convertir, il faut embrasser les pieds du Christ, mais il faut marcher avec Lui, après. Il faut lui donner la main c'est-à-dire se laisser guider par Lui, mais aussi tout recevoir de sa main, toutes les grâces qu'Il veut nous donner, tous les dons auxquels Il veut que nous participions, nous les recevons de sa main. Et le fait de les recevoir, le fait de se laisser guider par le Christ, le fait de ne pas suivre sa volonté propre ou sa fantaisie, c'est donner au Christ un baiser sur sa main, parce que c'est de sa main qu'Il nous relève, c'est de sa main qu'Il nous conduit, et c'est en tenant sa main que l'on peut continuer le chemin de conversion. La première étape est celle de l'humilité, la deuxième étape est celle de la confiance. L'humilité pour reconnaître notre péché, mais la confiance pour nous appuyer sur la force du Christ, sur son bras et lui tenir la main tout au long de notre vie.

       Et le troisième baiser c'est celui que Marie-Madeleine aurait voulu donner au Christ au matin de Pâques, mais là, le Christ l'a légèrement, délicatement écartée. Marie-Madeleine s'est précipitée vers le Seigneur quand elle L'a reconnu, mais Jésus lui a dit : "Ne me retiens pas !" ou plus exactement : "Ne t'approche pas ! Laisse-moi encore un espace de liberté entre toi et Moi !" Et cependant Marie-Madeleine avait raison de se précipiter vers le Seigneur car ce n'était plus pour embrasser ses pieds, ni pour embrasser ses mains, c'était pour embrasser son visage. C'était pour le reconnaître comme son Seigneur Ressuscité. Embrasser les pieds, puis les mains ce sont les deux première étapes de la conversion et de la vie chrétienne, mais ces deux baisers ne suffisent pas encore. Nous sommes destinés à un troisième embrassement avec le Christ, c'est de l'embrasser sur son visage. Et c'est cela que Marie-Madeleine a voulu faire mais le Christ l'en a empêchée. Pourquoi ? Parce que ce troisième baiser, c'est celui du bonheur parfait, de la perfection totale, de la communion dans l'intimité même de la gloire. C'est le baiser de la vie éternelle. Et Marie-Madeleine ne pouvait pas encore le lui donner, car elle était toujours dans cette vie terrestre.

       Je crois que cette façon très belle, très profonde et très simple qu'a saint Bernard de nous expliquer la vie de sainte Marie-Madeleine, à travers ce symbole du baiser, est pour nous aussi extrêmement significative. Nous aussi devons rechercher le Christ pour l'embrasser, signe de notre amour, signe de notre conversion, signe de notre confiance, et attente de ce baiser éternel, de ces noces éternelles que nous vivrons avec Lui, dans la vie et dans la gloire du Ressuscité.

       Alors je crois qu'il ne faut peut-être pas se demander où nous en sommes. De toute façon ni vous ni moi nous n'en sommes au troisième, puisque ce sera le baiser éternel de la joie, du bonheur et de l'amour avec Dieu, dans le face à face, dans le cœur à cœur avec le visage du Christ Ressuscité, quand notre propre visage aura revêtu ses traits de gloire et de perfection. Mais je crois que notre vie terrestre est toujours entre le baiser sur les pieds et le baiser sur la main, parce que sans cesse il faut se convertir, et sans cesse il faut tenir la main du Seigneur. A moins que nous ayons d'autres amours !

       AMEN