GRÂCE ET PÉCHÉ
Za 2, 14-17 ; Lc 2, 15-19
ND du mont Carmel - (16 juillet 2002)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC
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rères et sœurs, j'ai envie de dire pour reprendre le titre d'une chanson d'un chanteur célèbre : "elle a fait un bébé toute seule". Ce qui est très étonnant et ce qui est la plus grand risque pour la vierge Marie, c'est peut-être ce sentiment de toute-puissance qui peut l'habiter au moment où elle accouche du Fils de Dieu. Se dire qu'elle est la mère de Dieu, et que d'une certaine manière, elle a fabriqué Dieu. Et de dire qu'elle a fabriqué Dieu, ou qu'elle a fabriqué "son" Dieu, il y a une toute petite distance qu'il est très facile de parcourir.
Peut-être que dans cette fameuse phrase où l'on dit "qu'elle méditait tous ces événements dans son cœur", la méditation de la vierge Marie est certainement une méditation heureuse, de bonheur, de joie, d'enfanter cet enfant, mais peut-être déjà avec un tremblement dans son cœur, de se demander si elle va laisser partir ce Dieu.
Si les carmes sont dédiés à Notre-Dame du mont Carmel, c'est parce que dans leur spiritualité, même la spiritualité chrétienne, la vie monastique, le don de soi, se vit sur le même ordre que le service de la Vierge donne à son Fils tout au long de sa vie. Se tenir en présence de Dieu, comme la Vierge se tient en présence de son Fils. Mais, ce que la Vierge a peut-être vécu, ou ses propres tentations, sont certainement aussi nos tentations à nous de nous fabriquer notre propre vocation, de nous fabriquer notre propre salut. La spiritualité carminative est une sorte de tension à la fois entre l'annonce de la grâce la plus pure que Dieu donne à l'homme, et en même temps, avec cette bête tapie dans l'ombre qui attend tout homme et toute femme qui se donne à Dieu entièrement dans le désir de la pureté, dans le désir du don total, c'est ce qu'on appelle le pélagianisme, du nom de ce moine Pélage, qui nie l'importance de la grâce dans le salut de l'homme. Cela nous guette tous, de penser que nous fabriquons notre salut, comme peut-être la vierge Marie était tentée de penser qu'elle avait fabriqué son Dieu.
Je crois qu'alors, tout ce parcours de ces spiritualités carmélitaines, qui est aussi pour tout chrétien, est véritablement ce parcours de la Vierge, d'accepter comme la Vierge a laissé partir son enfant, d'accepter nous aussi de laisser partir ce Dieu que nous nous fabriquons, de laisser partir aussi cette vocation que nous avons toujours tendance à refaire, à réécrire, à refabriquer de peur qu'elle nous échappe. C'est là que l'on comprend certains parcours de grands spirituels, comme saint Jean de la Croix, et l'importance de la dépossession. Ce n'est pas une dépossession romantique, qui doit nous faire "des petits chatouillis", disant : ah ! nous réussissons ! Je dirais même que ce n'est pas du tout drôle. Parce que ce n'est pas drôle de voir un jour son propre Fils qui dit : quelle est ma mère, qui sont mes frères et sœurs ? "Ma mère, mes sœurs, ce sont ceux qui font la volonté de mon Père". Alors, elle a dû se sentir plus exclue, elle la mère du Christ, encore bien davantage que ces foules qui entourent Jésus et qui ne le connaissent pas.
La vocation de la mère de Dieu se dégage au fur et à mesure : être auprès de son Fils, tout simplement, comme notre vocation de chrétien est d'être auprès de Dieu, tout simplement, pour le meilleur et pour le pire. Jusqu'à l'acceptation de la dépossession de ce que nous pensions être justement notre Dieu et notre vocation, accepter de se retrouver nu, simplement à côté de Dieu. Je crois qu'à ce moment-là nous serons à côté du Christ en croix, dans la contemplation à la fois de cette souffrance mais en même temps peut-être avec une certaine joie, de découvrir que ce qui compte le plus, envers et contre tout, contre la souffrance, contre le bonheur, le malheur, les interrogations, le doute, être tout simplement contre le cœur de Dieu.
AMEN