MARCHER DANS LA NUIT

Za 2, 14-17 ; Lc 2, 15-19
ND du mont Carmel - (16 juillet 1987)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

C

'est aujourd'hui la fête du sommet et de l'inti­mité. En effet, dans le Carmel, tout se passe au sommet d'une montagne, et c'est pourtant dans ces sommets qu'a lieu la rencontre la plus intime, la plus fertile, la plus intérieure, la plus amoureuse entre Elie qui inspire tout le Carmel et tous ceux qui ont habité et développé cette spiritualité du Carmel, dont vous connaissez les plus grands, saint Jean de la Croix, sainte Thérèse d'Avila, sans parler des plus récents comme sainte Thérèse de Lisieux.

En effet, il y a à la base comme une ambition de vouloir atteindre dans ce monde, dans cette vie, les sommets, de vouloir chercher par le moyen le plus humain, par le silence, par une ascèse assez rigou­reuse, d'atteindre ces sommets afin d'atteindre Dieu. Et puis, dans cette rencontre, c'est autre chose qui se passe, comme souvent avec le Seigneur. Notre dé­marche, notre recherche, notre rencontre est comme perturbée, renversée parce que le Seigneur n'est pas Celui qui se laisse trouver, mais Celui qui vient nous chercher, qui vient nous cueillir, là même où nous avons commencé à marcher.

Ainsi en ce jour où nous célébrons l'appari­tion de la vierge Marie sur le Mont Carmel, qui aurait remis le scapulaire à saint Simon Stock, en 1215 si mes souvenirs sont bons, et c'est là l'origine du sca­pulaire chez les moines, c'est un don de la vierge Ma­rie, nous avons à célébrer notre vie chrétienne comme en deux mouvements qui s'inversent.

Le premier c'est celui de tout homme, celui d'une recherche, d'une sagesse, d'une philosophie, en tous les cas d'une volonté de comprendre et de connaître, de dépasser l'apparence du monde. Et puis l'autre mouvement, plus étonnant encore, c'est celui qui renverse cette recherche, parce que c'est le Sei­gneur qui vient nous cueillir en notre intimité, là même où nous avons commencé à marcher.

Je prends comme exemple Abraham, bien avant Elie. Il est souvent dit que "Abraham partit" pour répondre à l'appel de Dieu. Mais dans les versets qui précèdent ce chapitre douzième de la Genèse, il est dit que le père d'Abraham avait commencé à se mettre en route. Et de fait on oublie souvent que Abraham n'a pas quitté Ur à la demande même du Seigneur, mais déjà il s'était mis en marche avec son père. Et c'est dans cette marche et sur ce chemin que le Seigneur va l'appeler et lui demander cet acte de foi qui est à la base de toute la foi. Ainsi le Seigneur ne peut mettre en marche que ce qui bouge déjà, c'est-à-dire que ce qui ne bouge pas encore, Dieu ne peut pas le mouvoir de Lui-même. Et pour que nous puissions rencontrer Dieu, et pour que tous ceux qui cherchent Dieu souvent avec avidité, avec une certaine confu­sion peut-être, un des éléments premiers de cette re­cherche de Dieu c'est de se mettre en marche, de s'in­vestir totalement dans une quête inlassable, assoiffée, et dans cette quête assoiffée, dans cette recherche Dieu pourra se révéler car Il a comme la matière pour pouvoir nous transformer. Nous sommes souvent trop passifs dans la rencontre de Dieu, en disant : "Je ne le connais guère. Je ne sais pas comment le prier. Il est bien loin de moi. Je ne sais pas trop bien comment faire pour le rencontrer." Le problème n'est pas de savoir comment le rencontrer, mais le problème est de faire ce premier pas qui nous met en mouvement. Et dans ce mouvement, Dieu peut alors nous actionner vers Lui, car il faut de la vie. Pour nous rendre vi­vants, pour nous attirer à sa vie propre, il lui faut de la vie, pour qu'Il la transforme. S'il n'y a en face de Lui que de l'inactivité, qu'une passivité, finalement que de la mort, alors il nous faudra attendre la fin de notre vie, il nous faudra la résurrection même pour nous mettre en mouvement, il faudra que notre vie se trans­forme radicalement et que, de mort qu'elle était, elle devienne vraiment la vie de Dieu.

Ainsi pour tous ceux qui sont parents et qui se heurtent souvent à une sorte d'incompréhension avec leurs enfants quant à la foi. Il ne faut pas s'accrocher à ce qui les garde dans la foi, il vaut mieux s'accrocher à ce qu'ils restent assoiffés de la recherche, car ce sera toujours le lieu privilégié où Dieu pourra se révéler. Et c'est beaucoup plus important que de vouloir les tenir "en l'air" comme au sommet, dans la foi ou dans une pratique de l'Église. Il vaut mieux ouvrir leur cœur à ce qui est vraiment le lieu le plus profond de l'homme, de sa recherche de Dieu. Et dans cette re­cherche de Dieu, aussi longue soit-elle, aussi assoif­fante, désertique, aride peut-être, alors Dieu pourra les mettre en mouvement et les attirer à Lui. Et c'est va­lable aussi pour nous lorsque nous traversons le dé­sert, des moments arides de silence. Il faut, dans la nuit, continuer à faire le pas vers Dieu. C'est bien là le secret de Jean de la croix quand il parle de nuit. Ef­fectivement le chrétien est celui qui marche dans la nuit totale, mais qui sait, parce que cette lumière a brillé une fois dans son cœur, que la lumière est der­rière cette nuit et que même si cette nuit dure, alors le Seigneur est vraiment présent parce que je continue à marcher et à monter sur cette montagne où Dieu m'attend. Dans cette nuit, dans cette soif, Dieu saura bien nous rencontrer et nous offrir l'eau de la vie.

 

AMEN