LA THÉOLOGIE, CONSTRUCTION ÉQUILIBRÉE QUI NOURRIT LA FOI DES CHRÉTIENS
Ep 3, 14-19 ; Mc 4, 1-9
St Bonaventure - (15 juillet 2013)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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Bonaventure - Musée de Piconrue-Bastogne
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fin que vous connaissiez quelle est la hauteur, la profondeur et la largeur du mystère de Dieu".
Frères et sœurs, quand on entend cette parole de Paul aux Éphésiens on se dit que c'est une sorte de poésie et pourtant cette formule a inspiré la vie des plus grands théologiens du Moyen-Age et particulièrement celui que nous fêtons aujourd'hui, saint Bonaventure. Bonaventure comme saint Thomas, l'un franciscain, l'autre dominicain, et qui n'étaient pas du tout du même avis et qui ont eu des joutes et des conflits théologiques extrêmement vigoureux. Ces théologiens ont été vraiment inspirés dans leur recherche et leur œuvre, par cette idée que la théologie a quelque chose d'une construction.
Ce n'est pas un hasard si la plupart du temps on a comparé les grandes sommes théologiques du Moyen-Age avec les cathédrales et l'art gothique. L'enjeu, si l'on peut dire métaphoriquement est le même. Dans le cas des églises gothiques comme celle où nous sommes aujourd'hui, il s'agit effectivement de déployer la hauteur, la largeur et la profondeur, c'est-à-dire de créer un endroit dans lequel la foi du chrétien ait un lieu d'expression à la fois esthétique, poétique, riche de toute une symbolique, et finalement extrêmement construit puisqu'il y a une orientation des édifices, il y a des calculs savants pour calculer les poussées des voûtes, il y a des contreforts, il y a des décorations extérieures et intérieures. Tout cela charme encore nos contemporains même si c'est uniquement d'un pont de vue esthétique.
C'est déjà cette idée que l'Église, le lieu église est une construction, une architecture pensée, mesurée, calculée, car il ne faut pas croire que ce genre d'architecture était laissée à l'inspiration du moment ! Tout est calculé depuis le départ et par bonheur, on possède encore quelques carnets d'architectes médiévaux pour comprendre comment ils fonctionnaient. Rien n'était donc laissé au hasard. C'était calculé pour que l'église, cet espace soit le lieu véritable de l'expression de la foi.
Il faut comprendre la même chose pour ces théologiens. Ils n'ont pas écrit des œuvres de théologie simplement pour le plaisir de ratiociner. Ils n'ont pas écrit pour une sorte de satisfaction intérieure ou intellectuelle d'avoir construit un système. Rien n'est plus étranger à l'esprit de système que ces grandes sommes théologiques médiévales. Cela n'a rien à voir avec le rationalisme. Par bonheur pour eux et malheur pour nous, ils n'avaient pas lu Descartes.
C'est ce qui fait que lorsqu'on lit ces auteurs-là, on y trouve à la fois la fraîcheur d'expression de la foi, et pour Bonaventure, c'est vraiment la foi franciscaine tout encore imprégnée de cette spontanéité et du côté un peu fou de la vie de saint François. Bonaventure lui-même est encore imprégné de cela, mais en même temps, il y a une sorte de souci de rigueur non pas pour serrer les boulons comme si le système intellectuel devait comme tuer la spontanéité de la foi, mais au contraire, la structurer, la charpenter comme un église, comme un espace ecclésial et lui donner l'occasion de s'exprimer.
C'est exactement la même chose ici. Quand on lit le petit chef-d'œuvre très accessible qui s'appelle "L'itinéraire de l'âme vers Dieu", très inspiré par la théologie de saint Augustin, on s'aperçoit que même s'il s'agit d'itinéraire, on a besoin d'être guidé, on a besoin de chemin, de route dans ce domaine-là, il propose quelque chose qui, à aucun moment, ne contraint le mouvement même de l'âme et de sa spontanéité. Au mieux, il le canalise pour lui donner plus d'ampleur, de profondeur, plus de largeur. C'est cela qui fait le côté extraordinaire de ces théologiens, que ce soit Bonaventure ou saint Thomas.
Du coup, cela nous amène à réfléchir sur une chose pour laquelle notre pensée contemporaine ferait bien de réfléchir. Aujourd'hui, la raison a mauvaise presse. Pourquoi ? parce que à partir d'une certaine époque la raison a voulu être seule à légitimer le savoir, la connaissance, et même à se fonder en elle-même et par elle-même. Ce genre de fruit par lequel la raison par elle seule contient et trace toutes les limites de l'édifice et du champ du savoir, fait qu'à un moment où l'autre, l'homme étouffe. Ce qu'on appelle aujourd'hui la modernité, c'est quand on est étouffé par ce rationalisme qui est devenu terriblement desséché.
Les hommes du Moyen-Age avaient une conception de la raison héritée du Logos grec, héritée du Logos de saint Jean, et pour eux, la raison n'était pas un outil pour fermer un champ, mais au contraire pour ouvrir un champ, ouvrir une recherche. C'est ce qui fait qu'aujourd'hui encore, la conception aussi bien Bonaventurienne que Thomiste de la raison comme recherche et quête de Dieu est tellement plus aérée et spontanée et peut-être plus enfantine dans le grand sens du terme, qu'elle permet de découvrir un espace de respiration, de poésie, de contemplation, qu'un rationalisme un peu sec ne permet plus d'avoir.
Demandons à Dieu par l'intercession de saint Bonaventure de susciter des hommes et des théologiens qui soient des hommes de foi qui sachent redonner à la recherche théologique son véritable sens, non pas de courir après les dernières découvertes des sciences humaines, ce qui généralement pour la théologie n'est pas d'un grand profit, mais pour redonner aux chrétiens, aux croyants, le goût de la véritable architecture de leur foi et de leur recherche de Dieu.
AMEN