L'INTELLIGENCE ET LA FOI

Ep 3, 14-19 ; Mc 4, 1-9
St Bonaventure - (15 juillet 2008)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, en fêtant aujourd'hui saint Bonaventure, on ne se rend peut-être plus compte de ce qu'a été la figure de ces grands théologiens médiévaux. saint Bonaventure, saint Thomas d'Aquin sont deux frères jumeaux, ennemis quand même parce qu'ils n'avaient pas exactement la même théologie et ils ont souvent croisé le fer, exactement contemporains. Saint Bonaventure est de 1217 il est mort relativement âgé pour l'époque, il est mort au Concile de Lyon, expert du pape, en 1274. Mourir à cinquante-sept ans au Moyen-Age, c'était une chose à peu près honorable. Ce n'était pas encore la grande vieillesse, saint Thomas est mort plus jeune.

Ce qu'on n'imagine pas, c'est la vie et la sainteté de ces hommes-là. Bonaventure, est un italien et comme tous les grands théologiens de cette époque, ce n'est pas d'abord un homme d'une nation, c'est l'homme de l'Europe chrétienne. Ces gens-là n'ont pas attendu Erasmus et les normes de Bologne pour l'enseignement universitaire pour faire leur cursus universitaire en plusieurs endroits. Comme c'était un sujet extrêmement brillant, on a jugé que les universités italiennes étaient moins bonnes que Paris pour lui, il y a fait la faculté des arts, en gros les sciences de la philosophie, et c'est là qu'il a voulu rentrer dans l'ordre des franciscains. Il faut dire que là encore, nous n'imaginons pas ce que pouvait être l'ordre des franciscains à l'époque, c'était l'inverse des dominicains. Autant les dominicains sont un ordre, autant les franciscains sont le désordre. Il n'y a pas de structure, saint François avait brûlé systématiquement les règles que les frères demandaient. C'était l'improvisation permanente. Comme je pense que de temps en temps, il jetait un petit coup d'œil sur la vie dominicaine parce que cela marchait mieux, saint Bonaventure sera un peu l'homme providentiel, l'homme à la main de fer dans un gant de velours, qui adaptera pas mal de normes de la vie dominicaine à la vie franciscaine. Cela y mettra un peu d'ordre et aussi une sorte de cohérence et de rayonnement de l'esprit franciscain qui dans d'autres régions, restera avec Joachim de Flore plus spirituel, un peu en marge et par le fait même éveillant les soupçons.

Il faut imaginer saint Bonaventure avec à la fois cette spontanéité à la saint François, il rentre effectivement dans l'ordre de saint François et pas dans celui de saint Dominique, et d'autre part, cependant, une sorte de rigueur qui peut nous étonner pour quelqu'un de l'Italie, mais un organisateur quand même. Quand il arrive à Paris, il est dans un studium qui a déjà eu des maîtres franciscains, évidemment, les chairs étaient très convoitées à Paris à cette époque, c'était équivalent au Collège de France, l'Académie française, ces gens-là cherchaient des places au soleil, et comme saint Bonaventure est très doué, très vite il passera le grade de bachelier biblique, bachelier sentenciaire, et finalement, docteur, c'est-à-dire avec la possibilité d'enseigner à tout le monde.

Saint Bonaventure fera une vraie carrière universitaire, absolument épuisante, des leçons sans arrêt, en fait, c'est le commentaire de la Bible mais un commentaire scientifique pour l'époque, on commente la Bible avec les règles d'interprétation d'Aristote, avec tout le savoir des Pères de l'Église, en y ajoutant des gloses, des commentaires, si bien qu'on a de saint Bonaventure à peu près une quinzaine de volumes de sept ou huit cents pages chacun, écrit à la main. Ce qui est intéressant, c'est l'idéologie qu'il développe, qui est celle de l'université médiévale. Contrairement à ce qu'on pourrait penser, l'université médiévale, c'est l'idée que le savoir humain, la tradition, que les connaissances révélées par Dieu par la foi, doivent pouvoir être transmises par simplement d'homme à homme, mais par une institution. Le fond de la mentalité universitaire est cléricale et c'est un peu resté jusqu'à nos jours. C'est l'appartenance à une corporation de savants qui veulent dans ce milieu-là assurer le maximum de rayonnement des connaissances qu'ils ont. L'université médiévale, c'est le service du savoir et de la foi sans ambiguïté aucune. Ces gens-là ne cherchent pas d'abord leur propre gloire. Au Moyen-Age, les grands théologiens, et les grands savants n'ont pas cherché d'abord à se faire un nom. Ils étaient des hommes qui, au jour le jour, formaient des disciples à une discipline extrêmement stricte et qui communiquaient véritablement tout le savoir qu'ils pouvaient avoir engrangé eux-mêmes.

L'université médiévale c'est un lieu de tradition au grand sens du terme, de transmission incessante, les générations plus anciennes donnant aux générations nouvelles pour qu'elles donnent à leur tour. Milieu très vivant, voire même un peu remuant, car pour assurer la liberté académique, qui ne vient pas de Descartes et des philosophes des lumières, l'université de Paris a fait grève pendant quatre ans, aujourd'hui, c'est un peu minable ce que font les grévistes universitaires ! Tout cela pour sauver et affermir la liberté de parole au service de l'évangile et du savoir, de la promotion de l'homme selon le cœur de Dieu. Bien entendu, tout cela était orienté, promu selon une perspective très théologique, c'est cette magnifique conception de l'homme médiéval créé à l'image de Dieu, fait pour Dieu et imiter Dieu. Donc, eux, leur grande idée, c'était que puisque l'homme était fait pour imiter Dieu, il avait une intelligence et il fallait savoir s'en servir.

Tous ces gens au treizième siècle, étaient persuadés que la foi devait rendre intelligent. C'est une des choses qui est le moins comprise dans notre monde moderne. Aujourd'hui, on pense toujours que les croyants mettent leur croyance pour pallier l'intelligence et s'encrasser dans la bêtise. Ce n'est pas vrai, précisément, que ce soit saint Bonaventure ou saint Thomas d'Aquin, ou les autres qui ne sont peut-être pas devenus des saints reconnus, c'est ce que Maritain a appelé d'un mot très juste : la sainteté de l'intelligence, et ce n'est pas nécessairement en s'abrutissant et en s'abêtissant qu'on devient saint, au contraire, on peut devenir saint en mettant à plein profit les capacités de l'intelligence de la raison qui nous sont données.

C'est une très belle époque qui n'a pas duré car il y a eu tellement de conflits entre les pouvoirs spirituels et l'université qui appartenait au pouvoir des évêques et du pape, avec l'éveil des personnalités, les rois ont voulu mettre leur nez dans l'université, et à partir de ce moment-là la perspective a changé. Au fur et à mesure des siècles, l'université s'est située d'une façon très différente par rapport à la foi et à la théologie, nous les français nous sommes les pires de tous de ce point de vue-là, la théologie n'a pas droit de cité dans l'université, il n'y a pas un secteur de théologie dans aucune université sauf à Strasbourg où l'on a gardé le Concordat, mais c'est tout. Donc on a perdu l'idée de la plénitude du savoir, et on est devenu des spécialistes. Je pense que c'est la grande différence entre l'université médiévale et l'université moderne, l'université moderne veut toujours assure la totalité du savoir mais par des spécialistes, des gens qui sont très pointus sur une question, tandis que dans l'université médiévale, ce qu'on voulait c'était de former des hommes au savoir complet. De ce point ce vue-là, leurs maîtres, c'était la Bible, la figure du sage, c'était Platon et Aristote, là aussi la figure du sage païen.

Je pense que ces gens-là sont les témoins d'une très grande manière de cultiver la sainteté de l'intelligence et la sainteté du savoir et la sainteté de la foi et on peut souhaiter qu'aujourd'hui encore, il se lève de véritables témoins en ce sens.

 

 

AMEN