UN CERTAIN RIGORISME
Ep 3, 14-19 ; Mc 4, 1-9
St Bonaventure - (15 juillet 2002)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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es grandes figures de sainteté du Moyen-âge peuvent parfois être pleine d'enseignement pour comprendre note propre époque. C'est un peu le cas de ce qui est arrivé à la figure de saint Bonaventure.
Pour comprendre cet homme, le sens de son œuvre, de sa mission, il faut le situer trente ou quarante ans auparavant, au moment où saint Bonaventure naît, vers les années 1215. L'Eglise, période brillante, cela bouge de partout, il y a une sorte d'effervescence religieuse et spirituelle absolument extraordinaire, et évidemment, à travers cette effervescence religieuse ressortent deux figures, que la postérité a classé un peu hors pair, à la fois par la sainteté, l'inventivité, le génie, c'est saint François et saint Dominique. On les a tellement associés l'un à l'autre qu'on a voulu qu'ils se soient rencontrés, c'est sans doute historiquement tout à fait faux, et d'ailleurs, s'ils s'étaient rencontrés, je crois que je peux vous dire que cela n'aurait sûrement pas marché, parce qu'il n'y avait rien de plus opposé que ces deux personnes-là. Chez saint François, c'est une sorte de spontanéisme religieux, on assimilerait cela un peu aux charismatiques d'aujourd'hui, bien que ce soit dans un tout autre cadre. C'est très réservé dans le cadre du rôle d'un ministère dans l'Eglise, bien que sans arrêt quand il s'agit de rechercher des bénédictions pontificales, saint François n'hésite pas à aller à Rome, et c'est encore comme cela aujourd'hui, ce ne sont pas toujours les congrégations qui sont les plus structurées qui ont la bénédiction pontificale. saint Dominique, lui, a une vision beaucoup plus cohérente et construite de l'Eglise, mais évidemment cela fait moins de vagues. Saint Dominique est espagnol, il a davantage le sens de l'ordre, il a été formé par des chanoines, tandis que saint François a été formé par des trouvères. Ce n'est pas exactement la même école, et cela ne peut donner les mêmes résultats au bout d'un moment.
Toujours est-il que saint Dominique à la fin de sa vie a eu un souci très net et très précis, il voulait que son ordre soit structuré et qu'il ait une règle, et une règle inspirée de saint Augustin parce que le pape lui avait demandé de s'inspirer quand même de modèles antérieurs. Tandis que saint François d'Assise à la fin de sa vie brûlait toutes les tentatives de mise en forme de règles pour son ordre. Chaque fois qu'il y avait un chapitre général, cela se terminait par des papiers au brasero. Donc, un héritage absolument impossible à gérer.
C'est ce qui explique qu'une génération plus tard, ce qu'on n'appelle pas encore les franciscains d'ailleurs, c'est la panique totale en Italie. Cela a non seulement engendré ce qui deviendra plus tard les conventuels, c'est-à-dire des franciscains qui se sont ralliés à une vision déjà un peu plus structurée, des couvents, des maisons stables, des supérieurs, mais surtout, cela a déchaîné un mouvement que plus tard, faute de meilleur mot, on a appelé les spirituels, dont la plus grande figure connue est Joachim de Flore, et qui a donné lieu à une théologie complètement loufoque. Donc, les papes qui avaient si joyeusement encouragé les franciscains, en se disant que les disciples de saint François seraient un bon appui pour eux, se sont retrouvés tout d'un coup, vraiment entre le marteau et l'enclume : d'un côté, les hurluberlus qui prêchaient n'importe quoi, et qui avaient un succès fou, qui n'avaient ni prêtres, ni diacres, rien du tout, c'était le spontanéisme absolu, et de l'autre côté, une partie assez minoritaire de l'ordre, de l'esprit de saint François, et qui essayait de surnager et de garder quelque chose de tout cela.
Celui qui "va sauver la mise", c'est précisément celui que nous fêtons aujourd'hui, c'est saint Bonaventure. On lui donnera tous les titres qu'on veut, il est professeur à l'université, il est cardinal, il a tout ! Mais la seule chose qu'on attend de lui, c'est de remettre de l'ordre. Au fond, celui que nous fêtons aujourd'hui, ce n'est pas un libéral, au contraire. C'est quelqu'un qui a vu un peu la situation de panique, et qui s'est dit qu'il fallait absolument remettre de l'ordre dans tout cela. Et par conséquent, il fallait se distinguer des spirituels. Humour de l'histoire, je crois que le grand modèle de saint Bonaventure, ce sont les intuitions de saint Dominique, évidemment revues et corrigées une génération plus tard, c'est-à-dire, plus du côté disciplinaire, serrer un peu la vis, parce que c'était nécessaire, que saint Dominique qui voyait plutôt l'institution au service de l'épanouissement de la personne. Si bien que les deux grandes familles de mendiants, dominicains et franciscains, vont petit à petit prendre un profil extrêmement parallèle dans l'histoire du Moyen-âge, structure conventuelle, structure citadine, les mendiants, c'est-à-dire demander à la cité de vous nourrir pour qu'en contre-partie vous lui offriez l'évangile, "ne pas museler le bœuf qui foule l'aire", comme disait saint Paul déjà. Et puis, enfin et surtout, la bataille universitaire. Parce qu'évidemment à ce moment-là, l'université était une affaire de cléricalisme, elle l'est peut-être encore d'ailleurs aujourd'hui, je n'en sais rien, mais à l'époque, c'est certain, et donc, c'était celui qui prenait les chaires.
C'est sans doute une des raisons pour lesquelles on a assisté à Paris à une bataille sanglante et cinglante, entre saint Bonaventure et saint Thomas. Je dois vous dire qu'honnêtement, saint Bonaventure n'a pas le beau rôle. Saint Bonaventure ayant essayé de prendre plus rigoureux son ordre, a cru aussi qu'il fallait remettre de l'ordre dans la théologie, et fond, qu'il fallait revenir aux bons vieux principes inspirés de Platon et de saint Augustin de stricte observance, et du coup, il a trouvé que saint Thomas était un peu dangereux. Il a mené quand même quelques petites magouilles qui n'ont pas dû figurer dans le procès de canonisation, parce que aussi non, on aurait un peu hésité, qui ont fait que le pauvre saint Thomas s'est retrouvé condamné par l'archevêque de Paris.
Evidemment, Bonaventure est sorti de l'affaire avec l'impression d'avoir sauvé la foi, en réalité, il avait simplement durci les positions. C'est ce qui fait que je crois que la postérité théologique des franciscains est un peu moins intéressante (vous me direz que je parle comme quelqu'un qui a beaucoup étudié saint Thomas, donc je suis partie prenante dans l'affaire), mais il est vrai que saint Bonaventure de ce point de vue-là, est un peu l'homme de "l'ordre règne à Varsovie". (Ce n'était pas Varsovie à l'époque, mais c'était la même idée). Donc, il a essayé de resserrer les boulons, et d'induire la théologie dans une perspective extrêmement ferme et de défendre ce qu'on a appelé un augustinisme strict, contre saint Thomas qui lui, évidemment avait compris que l'arrivée d'Aristote et d'un certain nombre d'éléments de la pensée grecque ancienne, philosophique, allait un tout petit peu changer le paysage théologique.
C'est pour cette raison que cela fait partie des hasards de l'histoire, ceux qui sont né dans la plus grande spontanéité, l'inventivité, la créativité, alléluia toute la journée, avec saint François, se sont retrouvés de l'autre côté de la barrière avec une sorte de mentalité beaucoup plus rigide, et que l'ordre de saint François aura systématiquement, siècle après siècle des mouvements "dé-réformateurs", c'est-à-dire essayant de retrouver la spontanéité du début, c'est ce qui explique les capucins, etc. Tandis que les dominicains qui sont nés dans un cadre beaucoup plus construit et rigoureux au départ, ont tenu un profil beaucoup plus régulier, parfois un peu moins brillant, et surtout un peu moins chahuté, que les franciscains, mais finalement, ils ont tenu la route de façon assez régulière et ils ont eu moins besoin de ces espèces de mouvements de réformes qui d'ailleurs, chez eux, n'ont pas très bien réussi quand ils ont eu lieu.
Voilà ! C'est cela saint Bonaventure. Je crois quand même que c'est un "grand bonhomme", mais avec ses petits défauts, qui, comme je vous le disais au départ, peuvent nous expliquer qu'aujourd'hui encore, quand on voit un certain nombre d'effervescences du point de vue des ordres religieux, je crois qu'il ne faut pas s'emballer tout de suite. Ce n'est pas nécessairement ce qui a le vent en poupe qui est toujours le plus utile. Cela peut faire beaucoup de bruit, cela peut passer à la télé, mais ce n'est pas nécessairement ce qui fait les apports les plus originaux dans la vie spirituelle du peuple chrétien. Cela dit, nous sommes très reconnaissants à saint Bonaventure de nous avoir laissé une œuvre considérable, on a encore beaucoup à y puiser aujourd'hui, et demandons que par son intercession, on retrouve aujourd'hui aussi, des hommes qui aient ce même amour de l'Eglise et ce même amour de la méditation du mystère de Dieu.
AMEN