LA CONTROVERSE

Ep 3, 14-19 ; Mc 4, 1-9
St Bonaventure - (15 juillet 1994)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

A

l'époque où saint Bonaventure devint mi­nistre général de l'ordre franciscain, s'était éveillées dans cet ordre un certain nombre de controverses qui tenaient à la difficulté d'être authen­tiquement ou non fils de saint François. A plusieurs reprises dans sa vie, François avait sinon contesté, du moins méprisé l'importance des études pour un frère, pour un homme qui voulait suivre Jésus-Christ selon la pauvreté de l'idéal franciscain. Or il s'avère que, dès le premier ministre, dès Elie et ensuite saint Jean de Balme, puis saint Bonaventure, l'ordre franciscain prit un tour résolument intellectuel en parallèle d'ailleurs avec l'ordre dominicain qui rassemblait autour de lui un grand nombre de grands personnages dont le plus célèbre fut évidemment saint Thomas d'Aquin.

Saint Bonaventure était extrêmement spécu­latif et semble s'éloigner à grands pas de la fraîcheur, de la simplicité dont saint François voulait témoigner. Juste avant la mort de François, Bonaventure lui fut présenté par sa mère. Il n'a connu l'idéal franciscain que deux ou trois ans après la mort du Poverello, alors qu'on préparait sa canonisation. De fait, lorsqu'on demanda à Bonaventure de prendre la direction de cet ordre, il y avait à l'intérieur un mouvement dirigé par les spirituels qui prônait un retour à l'idéal primitif et la controverse faisait rage. On demandait à Bonaven­ture de mettre un terme à cet état de choses. C'est pourquoi il devint le premier grand historien en écri­vant les deux versions officielles de la vie de saint François. On lui attribue aussi cette décision peu conforme à un historien de détruire toutes les autres vies du saint. Est-ce sous son ordre ou sous l'influence des opposants aux spirituels, en tout cas, on ne trouve pas trace de ces autres vies, peut-être légendaires écrites au sujet de François.

Une autre controverse était centrée sur un au­tre personnage, Joachim de Flore, qui prétendait, dans une sorte de mystique assez pure et un peu exagérée, que le monde était dirigé selon trois règnes, les règne du Père qui avait été celui de l'Ancien Testament, le règne du Fils, celui du Nouveau Testament qui devait finir A cette époque, puisque l'avènement des frères franciscains spirituels dont il était s'achevait pour s'ouvrir sur un nouveau règne l'ère du Saint Esprit Pensée un peu eschatologique dans laquelle les ordres mineurs franciscains jouaient un rôle fondamental, achevait ainsi le règne l'avènement du Royaume de Dieu.

Il a fallu que saint Bonaventure mette un terme à cette sorte d'hérésie, cette sorte de messia­nisme un peu trop terrestre qui donnait un rôle si im­portant aux franciscains en condamnant par une théologie très spéculative et en critiquant cette pensée. Pourquoi saint Bonaventure critique-t-il si vivement ces théories ? Il garde pourtant au fond de lui la nos­talgie d'un accès à Dieu plus simple, selon la vie même de François. Je vous lis quelques lignes de son ouvrage : Itinéraire de l'esprit vers Dieu, qui vous montreront qu'il avait gardé l'envie, le désir de rejoin­dre Dieu simplement, comme son maître François l'avait fait.

"Il faut accorder peu à la recherche et beau­coup à l'onction, peu à la langue et le plus possible à la joie intérieure, peu aux discours et aux livres et tout au don de Dieu, c'est-à-dire au saint Esprit, peu au bien des créatures et tout à l'Etre créateur, Père, Fils et Esprit-Saint Comment tout cela peut-il se faire, demandes-tu ? Interroge la grâce et non la science, le désir et non l'intelligence, les gémissements de la prière et non l'étude des livres, l'Epoux et non le Maître, Dieu et non l'homme, l'obscurité et non la clarté, non la lumière qui brille mais le feu qui em­brase tout entier et qui transporte en Dieu par les onctions de l'extase et des plus brûlantes affections. Ce feu est Dieu Lui-même et son foyer se trouve dans la Sainte Jérusalem. C'est le Christ qui l'a allumé et celui-là seul en reçoit vraiment les atteintes qui s'écrie : "Mon âme a souhaité prendre son vol et mes os ont demandé la mort !" Mourons donc et entrons dans les ténèbres, imposons silence aux préoccupa­tions, à la concupiscence, l'imagination sensible. Et après avoir vu le Père nous déclamerons avec Phi­lippe : "Cela nous suffit".

AMEN