SAINT BONAVENTURE : QU'EST-CE QU'UN THÉOLOGIEN ?
Ep 3, 14-19 ; Mc 4, 1-9
St Bonaventure - (15 juillet 1989)
Homélie du Frère Michel MORIN
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i je vous demandais à chacun : "Qu'est-ce qu'un théologien ?" vous me diriez : "C'est quelqu'un qui a beaucoup de diplômes, qui a fait beaucoup d'études, qui est capable de tout connaître du mystère de Dieu, qui peut tout mettre en raisonnement de façon systématique, rationnelle, bien ordonnée. C'est quelqu'un qui connaît tellement de choses que nous, à côté de lui on ne comprend pas alors on se contente de la foi dite du charbonnier." Et puis comme nous l'entendons parfois dans des familles ou avec des catéchistes : "Vous qui avez fait de la théologie, vous avez réponse à tout !" ce qui à mon sens est la pire injure pour un théologien. Car si le théologien a réponse à tout, au fond, il ne sait rien, il ne sait pas l'essentiel de ce qu'est la théologie.
Saint Bonaventure fut à la fois un pasteur et un docteur, mais comme il fut plus grand théologien que pasteur, je vais m'attarder sur cet état de théologien, sur ce que cela veut dire. Le théologien, comme l'étymologie du mot l'indique, c'est quelqu'un qui est, qui vit, qui est enraciné, qui est semé dans la parole de Dieu. Theo-logos. La parole de Dieu. Ce mot nous indique bien quel est le statut, quelle est la tâche, quel est l'état du théologien. C'est tout homme qui, par son baptême, a été semé dans la Pâque du Christ. C'est tout homme qui, pour avoir reçu le salut, a été enfoui, comme une semence dans la chair de Jésus-Christ qui est le Fils de Dieu. C'est d'abord cela le théologien. Tout baptisé est théologien même s'il ne connaît rien à la théologie au sens universitaire du mot.
D'ailleurs la parabole de Jésus nous fait bien sentir que le travail du théologien n'est pas d'abord un travail d'intellectuel et d'universitaire, c'est un travail de paysan. Il y a le semeur, il y a la terre, il y a les ronces, il y a les pierres, il y a la semence, il y a les fruits, il y a la moisson. Etre théologien, ce n'est pas d'abord avoir des pensées aussi longues qu'obscures sur Dieu ou sur les choses de la foi, c'est être profondément enfoui, silencieusement mais de façon très attentive, dans le mystère de la Parole de Dieu, c'est-à-dire Jésus-Christ. C'est cela fondamentalement être théologien.
Donc vous voyez bien qui est théologien dans l'Église. Ce ne sont pas d'abord ceux qui enseignent, ce ne sont pas d'abord ceux qui écrivent, ce ne sont pas d'abord ceux qui fond des études. A la limite, on pourrait faire de la technologie sans trop croire en Dieu. Cela arrive parfois, c'est triste, mais cela arrive.. Donc le théologien c'est chacun de nous, tous ensemble, dans la mesure où nous acceptons, jour après jour, d'être enfoui plus profondément dans le mystère de Dieu. Pourquoi ? Pour écouter le cœur du mystère de Dieu battre au plus profond de notre cœur, pour écouter la Parole de Dieu se murmurer au plus profond de toutes nos paroles d'homme, pour voir le visage de Dieu s'imprimer, se manifester discrètement mais réellement à travers tous les visages et tous les traits de nos vies d'hommes et de femmes aujourd'hui.
C'est cela être théologien. C'est donc quelque chose qui doit nous tenir fortement à cœur, puisque c'est le cœur même de notre cœur, le cœur même de notre vie, la Parole de Dieu. Et ainsi, dans cette sorte de travail où on laisse la grâce faire en nous son œuvre de semence, de germination, de croissance, nous pouvons contempler, non pas abstraitement, non pas rationnellement, non pas intellectuellement, mais avec tout ce que nous sommes, avec tout notre être, toute notre nature et toute notre personne, nous pouvons contempler le mystère de Dieu qui s'incarne en nous comme le Christ s'est incarné dans la chair de l'homme. Et nous comprenons alors cette prière de saint Paul : "Qu'II daigne, selon la richesse de sa gloire, nous armer de puissance pour que se fortifie, en nous, l'homme intérieur !" Quel est l'homme intérieur en nous si ce n'est Jésus-Christ, Theo-logos, Parole de Dieu ? Lui nous rend, Lui nous fait théologiens. Et nous pouvons, à ce moment-là nous réjouir avec les saints, car la sainteté c'est cela : comprendre, mesurer, pressentir, nous nourrir, nous réjouir de toute la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur du mystère de Dieu. Et saint Paul ajoute : "Vous connaîtrez ainsi l'amour du Christ qui surpasse toute connaissance." Même les connaissances universitaires de la théologie, l'amour du Christ les surpasse, parce que c'est lui qui les fonde.
Dans un de ses livres intitulé : "L'itinéraire de l'homme vers Dieu" saint Bonaventure écrivait : "Celui qui tourne résolument et pleinement ses yeux vers le Christ, en le regardant suspendu à la croix, celui-là célèbre la Pâque avec Lui." C'est cela être théologien. Avoir notre regard, notre énergie, toutes les capacités de notre être continuellement centrées sur le Christ, Parole de Dieu, suspendu à la croix. Et saint Bonaventure dit bien : "Celui-là, il célèbre la Pâque du Christ". Ce n'est donc pas une œuvre intellectuelle, ce n'est pas une œuvre selon la grandeur de notre intelligence mais c'est une œuvre selon la présence du Christ que nous contemplons. Et dans cette contemplation, Il célèbre sa Pâque en nous, exactement comme le disait la parabole du semeur. Il célèbre en nous cette semence de son corps qui va mourir, qui va être déposé au plus profond de notre chair humaine et qui va donner des fruits de grâce, des fruits de paix, des fruits de salut.
Voilà ce qu'est être théologien. Si vous voulez, nous allons demander à saint Bonaventure d'être théologiens, de vrais théologiens c'est-à-dire des personnes qui croient vraiment que si le Christ est enraciné dans leur vie comme une semence qui doit porter du fruit, eux-mêmes sont enracinés, sont enfouis, sont semés dans la chair du Christ, Parole de Dieu, pour que ce soit vraiment le Christ qui envahisse toute notre vie et qui nous rende, nous aussi, à son image et à sa ressemblance, Parole de Dieu, manifestation de Dieu, présence de Dieu pour nos frères.
AMEN