LA SAGESSE DE DIEU
Ep 3, 14-19 ; Mc 4, 1-9
St Bonaventure - (15 juillet 1986)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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'ai déjà eu l'occasion de vous le dire une fois ou l'autre, je trouve que la figure de saint Bonaventure n'est pas très sympathique. En effet, cet homme prodigieusement intelligent, italien de surcroît et toujours très habile dans la "combinazione" a réussi à faire deux choses qui ont dû lui mériter, quoique saint, quelques mois de purgatoire. La première c'est qu'il a tenu en mains l'ordre franciscain qui, parce que saint François n'avait pas voulu de constitutions, était en train de partir à vau l'eau, dans toutes les directions. Bonaventure a donné un tour de vis vigoureux qui a permis à cet ordre de subsister, si bien que c'est finalement bénéfique pour l'histoire de l'Église, mais enfin il n'y allait pas par trente-six chemins.
La deuxième chose qui est un petit moins bien, c'est qu'au cours d'un débat au sujet de l'introduction d'Aristote dans l'Université de Paris, saint Bonaventure et saint Thomas qui étaient sans conteste les deux grands maîtres à penser de la théologie, ont eu à s'affronter. Saint Thomas avec son intelligence paisible et objective qui faisait qu'on le traitait de"bœuf de la Sicile" (pour dire que c'était un homme assez systématique dans son travail) s'est vu systématiquement contré par saint Bonaventure qui lui a joué quelques mauvais tours en trafiquant par-derrière pour essayer de le faire condamner. Il y est d'ailleurs partiellement arrivé puisqu'un certain nombre de thèses de saint Thomas ont été montées en épingle. Tout ceci pour dire que malgré tout, c'est tout de même encourageant. Même si à certains moments on est un peu méchant et si on a la dent dure dans la vie, on risque quand même de s'en sortir et même par la canonisation d'être proposé comme exemple au peuple chrétien.
Cela dit, il faut bien reconnaître que saint Bonaventure a un génie très grand. C'est la dernière grande forme de la théologie mystique et amoureuse de la tradition patristique du haut Moyen-Age. Saint Bonaventure vivait dans une perspective où l'on avait toujours Dieu devant les yeux. Cela ne veut pas dire que saint Thomas ne l'avait pas devant son regard, mais saint Thomas était beaucoup plus sensible aux limites de notre condition, de notre connaissance humaine et la connaissance partait de ce que nous connaissons humainement pour ensuite, progressivement, s'élever à Dieu. Tandis que saint Bonaventure parlait de Dieu comme s'Il le visitait tous les soirs et il déduisait la structure du monde, la structure de l'intelligence humaine, la structure de l'intelligence angélique à partir de Dieu. Plus exactement, il avait ce sens qu'au fond Celui qui nous avait vraiment révélé qui était Dieu c'était le Christ. Il a été ainsi amené à développer un système théologique dans lequel le Christ est surtout la Sagesse. Le Christ est vrai Dieu et parce qu'Il est devenu homme, II est la clé de l'univers, si bien que quand on lit dans son humanité on découvre la nature profonde de Dieu, et quand on lit dans son cœur et son être de Dieu, on découvre, on voit se déployer toute la création à partir de Lui. Il est certain que, de ce point de vue-là, Bonaventure est extrêmement moderne. C'est pour cela qu'à certains moments, dans ses œuvres, on voit de grands développements, de grandes méditations sur ce thème de la Sagesse du Christ, comme ce "livre ouvert" dans lequel on peut découvrir à la fois le mystère de Dieu et la structure de l'univers.
Le Christ, dans son humanité et dans sa divinité, porte en Lui tout le secret de l'Univers. C'est ce que Bonaventure explique à travers un très très beau passage où il présente Jésus comme "le livre scellé". "La gloire parfaite d'un royaume", il s'agit autant d'un royaume humain que d'un royaume divin, "n'exige pas seulement une haute puissance", c'est-à-dire pour pouvoir commander et se faire obéir, "mais encore une éclatante sagesse, de telle sorte que le maniement des affaires ne soit point livré à l'arbitraire d'un volonté sans règle sinon dans ce cas-là c'est la tyrannie, mais s'exerce selon les lumières des lois éternelles qui proviennent du flambeau de la Sagesse, et cela sans erreur possible."
On a là effectivement, exprimé en peu de mots, tout le grand idéal de la théologie médiévale. Tout est fondé dans une sorte de regard unique, sur Dieu dans lequel on découvre la structure de l'univers, de l'homme et de l'existence.
"Or ou se trouve cette Sagesse ? Elle est inscrite dans le Christ Jésus Lui-même, comme dans un Livre de vie, où Dieu le Père a déposé tous les trésors de la Sagesse et de la science. Si bien que le Fils unique de Dieu, en tant que Verbe incréé, est le livre de la Sagesse. Il est la lumière de l'esprit de l'artisan suprême, du Créateur, lumière remplie des idées vivantes et éternelles."
Ceci est très beau. "Le livre rempli des idées vivantes et éternelles" cela veut dire que chacun d'entre nous n'existe pas simplement tels que nous sommes ou tels que nous nous voyons, mais nous existons aussi tels que Dieu nous voit. Et "l'idée" ce ne sont pas des fantasmagories qui traversent la tête de Dieu, c'est le désir réel de Dieu sur nous. C'est pour cela que saint Bonaventure ajoute : "Le désir que Dieu a pour nous" c'est-à-dire que nous devenions des saints, "Il l'a déposé comme un trésor dans ce Livre de vie qu'est le Christ. Mais aussi, en tant que Verbe incarné", c'est-à-dire en tant que Dieu fait homme "le Christ est la Sagesse dans les esprits raisonnables qui vivent unis à un corps." C'est-à-dire que, lorsque le Christ s'est incarné, ce n'était pas pour venir Lui seul dans cette portion de terre, d'espace et de temps qui a été sa vie humaine en Palestine, mais Il est venu pour habiter notre propre cœur et notre propre esprit par sa grâce. "De sorte que la Sagesse multiforme de Dieu, qui sort de Dieu, resplendit dans le Royaume tout entier comme par un miroir où brille la beauté de toutes les formes et de toutes les lumières, et en Dieu, comme dans un livre, où tout s'inscrit selon les profonds mystères divins."
C'est cela l'intuition profonde de la théologie de Saint Bonaventure et qui est si belle. C'est que, quand je regarde le monde, si je sais bien le lire à la lumière de la Sagesse, j'y découvre le Christ et l'amour de Dieu pour ce monde, et si je regarde Dieu, j'y découvre tout le monde rassemblé dans le cœur de Dieu. Et cela se termine par une prière : "Ah ! si je pouvais découvrir ce Livre, éternel dans son origine, incorruptible dans tout ce qu'Il est et dont la connaissance est la vie, l'écriture indélébile, la lecture si désirée, la doctrine si facile, la science si douce, la profondeur insondable, les mots inexprimables, et dont cependant une parole arrive à dire tout. Oui, vraiment qui trouvera ce Livre qu'est le Christ trouvera la vie et recevra du Seigneur, le salut."
AMEN