LE VRAI BONHEUR

Ep 3, 14-19 ; Mc 4, 1-9
St Bonaventure - (15 juillet 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Bastogne : Musée de Piconrue - Saint Bonaventure

A

 

mon avis il y a deux choses dans la vie de saint Bonaventure qui ne plaident pas beau­coup en sa faveur, même si cela plaisait beaucoup à son époque. D'une part, il a été l'agent normalisateur à l'intérieur de l'ordre franciscain C'est vrai que c'était un peu la pagaille et que l'esprit de saint François n'arrangeait pas les choses. Mais enfin de là à prendre les choses en main et à en faire un décalque de l'ordre dominicain, je crois que c'était un peu exagéré. C'est pourtant ce qu'a fait saint Bonaventure parce que, voyant que les constitutions de saint François ne suffisaient pas, il a mis sa patte et sa lourde patte, car il était aussi volumineux que saint Thomas d'Aquin et il a normalisé la situation de telle sorte que depuis ce temps-là il y a une tradition franciscaine située dans le sillage de saint Bonaventure qui a perdu un peu de cette espèce de spontanéité. C'est sans doute ce qui explique que dans l'ordre franciscain, depuis saint Bonaventure, il y a eu sans cesse ces renouveaux, ces ramifications, ces différents mouvements parce que l'on sentait bien que la ligne des conventuels telle que l'avait imposée Bonaventure n'était pas très conforme à cet esprit franciscain basé sur le sens de la personnalité presque individualiste de la sainteté telle que l'avait vécue saint François.

La deuxième chose qui me paraît plus diffi­cile à avaler, c'est que Bonaventure étant un grand esprit, a enseigné à Paris avec les maîtres de Sorbonne et son grand rival intellectuel était saint Thomas d'Aquin. Ils n'étaient pas d'accord car Bonaventure avait une sensibilité plus conservatrice et il ne voyait pas de salut en dehors d'une théologie augustinienne extrêmement fixe. Quand il voyait saint Thomas lire, commenter et fonder sa théologie sur les principes d'Aristote, le brave Bonaventure ne comprenait pas tout à fait l'enjeu du problème et qui plus est, lui en a voulu. Comme la Sorbonne était déjà à cette époque agitée de magouille universitaire, ce cher Bonaven­ture s'est mis d'accord avec la plupart des docteurs parisiens pour essayer de faire condamner saint Tho­mas d'Aquin. On a extrait 74 thèses du contexte de la somme théologique pour essayer de le faire condam­ner. Et le pire, c'est qu'on y est arrivé, et que le grand artisan caché de cette affaire était évidemment saint Bonaventure. Cela lui a été sûrement pardonné, mais je pense qu'il a dû faire un peu de purgatoire à cause de cela et il l'a bien mérité.

Mais ce qui est merveilleux, c'est la manière dont saint Bonaventure a parlé de Dieu et du bonheur des bienheureux. A vrai dire ce n'est pas tout à fait de lui car il s'est largement inspiré de saint Anselme, mais enfin il l'a compris, il l'a cité et il en a parlé de façon extrêmement belle, si bien qu'on l'a appelé le "docteur séraphique" du nom des séraphins, qui veut dire des "brûlants", des anges de feu. Dans l'œuvre de saint Bonaventure, l'allure même de sa prière, de sa spiritualité est tellement brûlante qu'elle lui a valu ce surnom. Voici un passage du plus connu, le Brevilo­quium qui est une sorte de condensé de sa pensée théologique, plus accessible et moins volumineux que la Somme théologique, et qu'on peut lire pour sa dé­tente personnelle, où il décrit la joie des bienheureux. Il en a parlé si bien que je pense que le Seigneur a dû lui dire au moment où il arrivait ce désir que tu avais de la joie du paradis, je te l'offre de grand cœur.

Je voudrais que vous remarquiez que tous ces grands docteurs du Moyen-Age manifestent une très grande unité, une très grande proximité, entre les aspi­rations profondes du cœur ici-bas et leur épanouisse­ment au paradis. Nous, nous sommes plus sensibles à la rupture, à cette espèce de voile ou de trou noir qui s'impose entre cette vie et l'au-delà. Je crois que dans la mentalité médiévale, le sens même que notre désir, le désir de notre cœur devait être comblé par Dieu, faisait qu'ils concevaient ce paradis avec une sorte de force, de proximité de notre propre désir qui a quel­que chose de tout à fait bouleversant. Jugez vous-même.

"Celui qui jouira de ce bien qui est Dieu, que possédera-t-il et que lui manquera-t-il ? Tout ce qu'il voudra, il l'aura, et il n'aura pas ce qu'il ne voudra pas. Car là se trouveront les biens du corps et les biens de l'âme tels que l'œil n'en a jamais vu, l'oreille n'en a jamais entendu et que le cœur de l'homme n'en a jamais conçu. Pourquoi donc, homme tout-petit, t'égares-tu à travers la multiplicité pour chercher les biens de ton âme et de ton corps ? Aime un seul bien en qui sont tous les biens et cela suffit. Désire le bien simple qui est tout le bien et c'est assez. Qu'aimes-tu, ma chair ? Que désires-tu ô mon âme ? Il y a là tout ce que vous aimez, tout ce que vous désirez. Si la beauté vous plaît, les justes auront l'éclat du soleil. Est-ce la légèreté, la force, la liberté d'un corps à quoi rien ne fait obstacle ? Ils ressembleront aux an­ges de Dieu car "on sème un corps animal, mais il ressuscite un corps spirituel" par la puissance de Dieu certes et non par la nature. Est-ce une vie lon­gue et saine que vous désirez ? Vous trouverez là une saine éternité, une éternelle santé car les justes vi­vront à jamais et le salut des justes vient du Seigneur. Est-ce la satiété ? Ils seront rassasiés quand appa­raîtra la gloire de Dieu. Est-ce l'ivresse ? L'abon­dance de la maison de Dieu les enivrera. Est-ce la musique ? Là-bas les chœurs des anges chantent sans fin la louange de Dieu. Est-ce la pure volupté ? Tu les abreuveras, ô mon Dieu, au torrent de ta volupté et de tes délices. Aiment-ils la sagesse ? La Sagesse même de Dieu se montrera à eux. Désirent-ils l'amitié? Ils aimeront Dieu plus qu'eux-mêmes. Ils aimeront les autres comme eux-mêmes, et Dieu les aimera plus qu'ils ne s'aimeront eux-mêmes, car ils aimeront Dieu et eux-mêmes, et les autres par Dieu même. Et Dieu les aimera eux et les autres par Lui-même. Cherchent-ils la concorde ? Ils auront tous une seule volonté, car il n'y en aura pas d'autre que la volonté de Dieu. Aspirent-ils à la puissance ?

Leurs volontés seront toutes puissantes comme celle de Dieu. De même que Dieu, en effet, fait ce qu'il veut par lui-même, par Lui ils feront ce qu'ils voudront, car ils ne voudront que ce que Dieu voudra et Dieu voudra tout ce qu'ils voudront. Aiment-ils l'honneur et la richesse ? Dieu établira ses serviteurs bons et fidèles sur de grands biens. Bien plus, on les appellera fils de Dieu et dieux, et ils le seront. Et là où sera son Fils, ils seront eux-mêmes héritiers de Dieu et cohéritiers du Christ.

S'ils aspirent à la véritable sécurité, ils possé­deront la certitude que jamais, en aucune façon, ces biens ou plutôt ce Bien ne leur manquera, car ils se­ront sûrs de ne pas le perdre de leur propre gré. Ils seront sûrs que Dieu leur Ami ne l'enlèvera pas à ses amis malgré eux, et ils sont certains que rien de plus puissant que Dieu ne pourra, contre leur gré, les sé­parer eux-mêmes et Dieu. Quelle intensité de joie résultera-t-il d'un bien d'une telle qualité et d'une telle grandeur ? cœur humain, cœur indigent, cœur habitué aux malheurs, bien plus submergé dans le malheur, combien tu te réjouirais si tu possédais l'abondance de ces biens ! Demande à l'intime de toi-même si tu peux saisir la joie d'une telle béatitude personnelle. Or bien sûr si un autre, si quelqu'un que tu aimes à l'égal de toi-même possède la même béa­titude, ta propre joie sera doublée, car tu te réjouirais autant pour lui que pour toi-même. Si maintenant, deux ou trois ou beaucoup plus possédaient le même bonheur tu te réjouirais autant pour chacun d'eux que pour toi-même, puisque tu aimerais chacun d'eux comme toi-même. Ainsi, dans la parfaite charité de l'innombrable multitude des anges et des hommes bienheureux, où nul n'aime l'autre moins que soi-même, chacun se réjouira autant pour chacun des autres que pour lui-même. Si le cœur de l'homme peut à peine concevoir sa propre joie d'un si grand bien, comment concevra-t-il des joies si nombreuses et si grandes ? Certes, dans la mesure où on aime quel­qu'un, on se réjouit de son bonheur. C'est pourquoi, dans cette félicité parfaite, chacun sans comparaison, aimera plus Dieu que lui-même et tous les autres avec lui. Ainsi, au-delà de toute mesure Il se réjouira plus du bonheur de Dieu que de son propre bonheur et de celui de tous les autres avec lui. Mais s'ils aiment Dieu ainsi, mais s'ils aiment Dieu de tout leur cœur, de tout leur esprit, de toute leur âme et que néan­moins tout le cœur, tout l'esprit, toute l'âme ne suffi­sent pas à égaler la valeur de l'amour, il est sûr qu'ils se réjouiront de tout leur cœur, de tout leur esprit, de toute leur âme et que, pourtant, tout le cœur, tout l'esprit, toute l'âme ne suffira pas à épuiser la pléni­tude de la joie."

 

AMEN