UNE IDÉE DE GÉNIE

Pv 2, 1-9 ; Mt 19, 27-29
St Benoît - (11 juillet 2013)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

A l'écoute du Père abbé (Aboul)

F

rères et sœurs, il est assez difficile d'essayer de déterminer ce qu'on a appelé le charisme de saint Benoît ou le charisme de l'ordre monastique qu'il a fondé.

Saint Benoît est un homme du sixième siècle, c'est-à-dire beaucoup plus que la crise en Europe, c'est l'effondrement de la civilisation romaine. On imagine peut-être mal aujourd'hui ce que tout cela pouvait dire, c'est le morcellement et l'anéantissement de tout l'empire occidental, il n'y a que l'Orient qui tient encore à peu près debout et encore pas pour très longtemps, c'est partout la dévastation. Les princes barbares qui veulent s'assimiler mais qui transforment les choses à leur manière font que la vie urbaine se disperse de plus en plus, tout le monde se réfugie à la campagne d'abord pour survivre et l'on ne peut pas imaginer la venue de saint Benoît comme celle qui avait eu lieu avec saint Antoine, le père des moines, ou même celle de saint Augustin. Les grands mouvements monastiques qui ont précédé saint Benoît ont eu leur place au soleil dans une civilisation complètement organisée. La communauté monastique était portée par la vie des cités ou des ensembles urbains et campagnards dans lesquels ils avaient pris naissance.

Saint Benoît est vraiment né de rien du tout. Quand on dit que saint Benoît est originaire d'Ombrie, il faut voir ce qu'était cette région à l'époque, la dévastation avait sévi, Théodoric était passé par là, Attila également un siècle plus tôt. Lorsque saint Benoît va au Mont Cassin, on ne peut pas dire qu'il choisit un grand centre, ce n'est qu'un rocher où il n'y a rien.

Quel est le génie qui a fait que dans un contexte pareil ait pu naître une famille religieuse, les bénédictins, et qui a été à toute épreuve ? Les démarrages ont été lents, mais à partir du dixième siècle, ce sont les monastères bénédictins qui vont façonner l'Europe. Aujourd'hui l'Europe des campagnes, des forêts, garde toujours le profil hérité des bénédictins. Le fait de l'avoir fait patron de l'Europe c'est le minimum de reconnaissance que l'on peut lui manifester. Non seulement il a aménagé le territoire, mais il a aussi mis en place un nouveau système, car si l'on veut essayer de trouver les origines les plus profonde de l'entreprise moderne, il faut regarder du côté des monastères bénédictins.

Il faut bien réaliser que saint Benoît avec des moines qui n'avaient pas femme et enfants à nourrir, c'est vrai, a trouvé un nouveau mode de vie et son génie est tout entier résumé dans la devise de l'ordre bénédictin : "Ora et labora". L'absolu de la prière à la fois l'acte de la prière, mais aussi la prière comme état de consécration à la louange de Dieu. Là-dessus, saint Benoît n'a pas inventé grand-chose, car les grands mouvements monastiques, soit en Orient, soit en Occident, avaient déjà perçu cette importance, mais là où saint Benoît l'a mieux compris c'est qu'il fallait l'outillage pour que cette louange devienne un acte de la communauté.

C'est ce qui a donné petit à petit l'idée que les moines ne vivent pas simplement en solitaire comme saint Benoît en a eu toujours la tentation durant sa vie, en solitaire dans leur cellule en train de prier chacun de son côté, mais petit à petit trouver une structure communautaire de la prière. C'est le berceau du grégorien. Saint Grégoire qui était lui-même d'inspiration bénédictine à qui l'on attribue le grégorien, n'a fait que s'enraciner dans des milieux monastiques de ce type qui créaient le besoin d'une musique qui soit à la fois un lieu de communion, de louange, de célébration du mystère de Dieu. C'est ce qui a donné le répertoire grégorien qui garde une signification absolument spéciale dans la tradition liturgique de l'Église d'Occident.

La deuxième chose qui est bien plus originale, consiste dans le fait que saint Benoît a compris le rôle du travail dans la vie monastique. Dans l'Antiquité, l'idéal était de ne rien faire ! on papotait à longueur de journée, au forum, à la maison, dans les tavernes, on ne faisait rien. On échafaudait des systèmes philosophiques, on écoutait des poètes, mais ce n'était pas une activité organisée. Il s'est produit vers les cinquième et sixième siècles, au moment où les moines se sont rassemblés un danger qui consistait à faire ressembler les monastères à des volières. Mettre ensemble cinquante moines qui n'avaient rien à faire d'autre que de discuter toute la journée, vous imaginez le côté explosif pour la vie commune que cela pouvait engendrer. Il y a eu plusieurs tentatives qui ont échoué, dans lesquelles on avait essayé de faire travailler les moines. Il fallait qu'ils travaillent, car si on les occupaient pas, la vie commune devenait infernale.

En Orient, les choses se sont passées de façon assez simple, comme les moines vivaient généralement très isolés dans leur cellule les uns à côté des autres, chacun accomplissait son travail. Par exemple, au bord du Nil, c'est bien connu, les moines d'Égypte avaient essentiellement comme travail de tresser des paniers en roseaux qu'ils vendaient au marché le plus proche. Les moines travaillaient chacun pour leur compte. Saint Augustin lui, ne les faisaient pas travailler, il les faisaient servir l'Église, il leur avait assigné un ministère, ils étaient moines prêtres. C'était donc un service pastoral. Saint Benoît n'avait pas de moines prêtres, lui-même n'était pas prêtre. Il a eu l'idée de trouver une fidélisation commune de travail. C'est une entreprise, c'est l'idée qu'ensemble on réalisait quelque chose. C'est bien la base de toutes les PME. Aujourd'hui encore, une des grandes qualités pour élire un abbé c'est qu'il soit capable de diriger la petite entreprise qu'est le monastère. Saint Benoît a voulu que dans ses communautés les gens réalisent un travail considéré comme servile, c'étaient les esclaves qui travaillaient, non pas les maîtres, il a imposé le système du travail et surtout avec la dimension non pas de chacun qui travaille pour son propre compte, mais une dimension communautaire. Il a fallu recopier des manuscrits, et l'on a pas fait des moines qui copiaient chacun dans leur cellule, mais on fait un "scriptorium", c'est-à-dire un lieu communautaire où les moines travaillent, les uns tirant les règles pour aligner les caractères, les autres faisant les enluminures, d'autres copiant les textes, tout le monde était au travail pour reproduire les manuscrits. Le travail des champs était organisé de la même manière, c'était le travail avec sa dimension communautaire. Evidemment, il n'y a rien de tel pour lier les personnes entre elles. Ainsi, quand il a fallu construire un monastère au Mont Cassin, saint Benoît a décidé que les moines bâtiraient leur habitat. Il n'a pas employé les serfs du coin.

C'est seulement plus tard avec l'expansion et Cluny qui avait commencé à dévier que Bernard a repris immédiatement le même réflexe que saint Benoît. Si on fait que les moines ne font rien, cela court à la catastrophe. Mais s'ils mettent eux-mêmes la main à la pâte, surtout pour les travaux des champs à l'époque, cela solidarise le monastère.

Ce n'est pas rien l'histoire de saint Benoît, c'est une histoire extrêmement bizarre, car pour nous aujourd'hui, cela nous paraît aller de soi. Mais cependant, c'est une véritable invention. Dans l'Antiquité, il y avait des petites entreprises, mais c'étaient les esclaves qui fournissaient le travail. Il n'y avait rien à voir entre les esclaves et le maître. Mais ici précisément, dans la vie monastique, tout le monde avait son statut comme membre de la communauté, mais tout le monde travaillait. Donc le lien de la prière à la fois de la prière et du travail constituait fondamentalement le monastère. C'est un modèle qui tient la route encore des siècles après. Evidemment, c'est plus compliqué de réinsérer un monastère bénédictin dans les circuits économiques d'aujourd'hui. Certains ont essayé par exemple en transformant le monastère en imprimerie, mais c'était un peu trop poussé. Cependant, l'idée même que chacun des moines a son travail et qu'il est engagé et inséré par le travail dans le tissu de la communauté, c'est fondamental.

Cela a permis aux monastères bénédictins d'être autonomes à travers toute l'Europe. C'est un monastère de notre région qui opéré des carottages et des études de pollens pour essayer de déterminer comment on pouvait implanter la vigne vers l'Europe du nord. C'était un travail très précis, là où un monastère s'implantait, quelques kilomètres autour, il y avait une maison bénédictine qui accueillait les moines défricheurs, quand ils avaient commencé à cultiver le blé, ils repartaient dix kilomètres plus loin, quand la distance était plus grande, on refondait un autre monastère. C'était une sorte de campagne d'occupation pacifique géniale. C'est ce système qui a fait l'Europe, ce que nous sommes aujourd'hui. C'était une base, bien sûr, mais une base irremplaçable. On peut être reconnaissant à cette intuition fondamentale de saint Benoît et de ses fils d'avoir su imaginer ce modèle de vie monastique. C'est pour cette raison aussi que pendant toute une époque, les moines ont été extrêmement proches des populations, non pas pour les faire travailler, mais simplement pour les aider petit à petit à trouver un rythme de vie et un rythme d'exploitation de lien entre eux. C'était de l'écologie avant l'heure. C'était un lien qui permettait aux moines d'être adaptés à la terre et d'adapter la terre aux besoins de la société qu'ils étaient en train de faire avancer et de fonder. Il y a une très grande différence entre l'avancée européenne qui part depuis le sud de l'Italie jusque vers le dixième, onzième siècle, et quand on a voulu évangéliser plus vite et plus loin, on amis les chevaliers teutoniques, mais cela n'a pas donné le résultat escompté.

On peut prier aujourd'hui saint Benoît pour qu'il éclaire tous ceux qui tiennent les manettes de la vie européenne et dans les différents états européens, pour qu'ils retrouvent un peu de cette sagesse fondamentale dont on a vraiment besoin.

 

AMEN