L'ATELIER ET L'ORATOIRE

Pv 2, 1-9 ; Mt 19, 27-29
St Benoît - (11 juillet 2008)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

F

rères et sœurs, saint Benoît est un homme aux multiples visages qui a même la chance d'avoir pour lui toute une série de titres prestigieux. Il est le père des moines en Occident, il est le père de l'Europe, et permettez-moi d'ajouter un autre titre un peu par humour, je crois qu'il est maintenant le père de tous ces travailleurs et travailleuses qui utilisent le RTT pour aller se reposer et se ressourcer dans les monastères. Je crois que ce n'est pas à négliger car actuellement, vu la situation de notre société, il est extrêmement important qu'il y ait des lieux de paix, de tranquillité, de beauté et de prière et de chants.

Cela dit, comment se fait-il qu'un homme qui à la fin du cinquième siècle début du sixième siècle, au moment comme on le dit souvent, l'empire romain semble s'écrouler, comment se fait-il que ce jeune homme de bonne famille qui n'avait qu'un seul désir, c'était de fuir dans le désert pour y consacrer toute sa vie, comment se fait-il qu'il soit devenu le patron de l'Europe. Je n'ai pas la prétention de répondre complètement à cette question, mais il me semble que saint Benoît a expérimenté certaines choses qui sont toujours d'actualité. La première chose, c'est que saint Benoît est un homme qui a su faire le pont entre l'Occident et l'Orient. A l'époque de saint Benoît la scission entre l'Orient et l'Occident existe déjà. En Occident, on ne parle plus du tout grec, et saint Benoît va s'abreuver aux sources des Pères orientaux et principalement aux Pères du désert. Il lit saint Cassien, qui lui-même à peu près un siècle auparavant a lui-même fait ce travail de traduction, d'importation de la vie érémitique orientale au cœur même de la vie érémitique occidentale. Saint Benoît lit aussi la règle de saint Basile, et il utilise aussi une règle occidentale que l'on appelle maintenant la règle du Maître.

C'est donc quelqu'un qui n'est pas enfermé sur son petit monde, mais qui sait regarder très loin, qui sait s'abreuver non seulement à la source de la Parole de Dieu mais aussi prendre en compte ce que les Pères avant lui ont fait et comment ils ont fait. C'est la première chose.

La deuxième chose, c'est qu'il faut bien reconnaître que les règles orientales sont des règles très spirituelles. Je relisais il n'y a pas très longtemps quelques lettres d'un père qui habite vers Gaza, quelqu'un lui écrit une lettre en disant : père je suis malade, je ne vais pas bien, comment dois-je faire pour continuer à travailler et à prier. Ce brave père lui répond : dors un peu, mange un peu, bois un peu, travaille un peu. C'est magnifique, mais cela manque de précision. Je ne sais pas si c'est le flou artistique que l'on prête à la vie orientale, mais c'est un peu limite comme conseil. Ce que nous retiendrions de la règle de saint Basile par exemple, c'est que ce n'est pas une règle monastique. Le fonctionnement des orientaux, c'est le "je" question, réponse. Un jeune vient, pose une question à un vieux père du désert et le vieux père lui répond par ce qu'on appelle un apophtegme. Débrouille-toi et construis ta vie comme tu peux avec ça !

Saint Benoît va apporter à ces règles ce qui y manquait, une sorte de régulation. Ce qui l'intéresse ce n'est pas de proposer encore avant tout des maximes des pères du désert, puisque comme il le dit à la fin de sa règle, il renvoie son lecteur à Cassien, à Augustin, à Basile. Il veut essayer de faire rentrer cela dans un cadre, le cadre du temps, comment cela se déroule sur une journée, et aussi le cadre sur l'année, parce que saint Benoît est très pragmatique. La nuit est plus longue en hiver, donc on dort plus, et en été la nuit est plus courte, on dort moins la nuit mais on fait une grande sieste l'après-midi. Saint Benoît va essayer de proposer une règle dans le sens strict, c'est-à-dire avec des cadres, de la vie communautaire et des cadres en lien avec le corps humain qui a besoin de manger, de boire et de dormir.

Le premier point c'était de savoir comment saint Benoît avait fait le travail d'adaptation et de traduction entre l'Orient et l'Occident, ce qui explique que sa règle a eu un certain succès. Autre chose intéressante, c'est l'opposition entre ce qu'on appelle dans la société antique, l'ossium, c'est-à-dire, ne rien faire, on est là dans les transats, on médite sur Platon, Aristote, etc … et ce qu'on appelle le negocium, ce qui est devenu le négoce, le travail. Il faut dire qu'avant saint Benoît, les rapports entre le travail et ne rien faire dans la vie monastique, c'est assez compliqué. Dans la tradition orientale, et surtout égyptienne, le moine se définit avant tout comme celui qui travaille de ses mains, qui ne travaille pas à tout ce qui touche à la philosophie et aux questions existentielles, et surtout, il lie dans son travail, le fait de gagner de l'argent de ses mains, et la prière. Qu'est-ce que le moine en Égypte ? C'est celui qui s'est trouvé un travail pas très compliqué, par exemple, tresser des paniers, et qui lui permet de prier.

Saint Benoît va changer la donne. Tout d'abord, là aussi c'est un homme qui est du juste milieu, il va dire que c'est important de travailler, mais il ne faut pas que le travail manuel se fasse au détriment de la recherche intellectuelle, et du travail de la Bible et des Pères. En même temps il va dire comme dans certains mouvements et je pense à Cassiodore, qui lui pense que le moine doit uniquement travailler en grattant du papier et ne doit pas gagner de l'argent avec ses mains, Benoît dit qu'il faut quand même que le moine travaille pour pouvoir subsister, pour que le monastère puisse véritablement vivre de lui-même. On en arrive alors à une certaine caricature de certains monastères qui devenaient propriétaires d'esclaves ce qui est un comble vis-à-vis du message évangélique. Deuxième point vis-à-vis du travail et de la prière, saint Benoît va être un des premiers à vraiment distinguer l'atelier et l'oratoire. Dans certaines traditions monastiques il n'y a pas de différence entre l'atelier et l'oratoire parce que tout simplement, je prie là où je travaille. Saint Benoît va marquer avec un bâtiment, une pièce qui va être réservée uniquement à cela, va marquer la différence entre le lieu du travail, et le lieu de la prière.

Je crois que ce qui est très intéressant dans l'expérience de saint Benoît c'est qu'il a su méditer non seulement la Parole de Dieu, mais comme je le disais tout à l'heure, méditer la tradition des Pères et l'a mesurée à sa propre expérience personnelle. Chez saint Benoît, il y a un aller retour dans sa vie et dans l'écriture de sa règle, qui se fait dans les années 520-530, entre ce que la tradition dit et ce qu'il expérimente. C'est très important pour nous actuellement en 2008. On dit saint Benoît patron de l'Europe. Mais qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire deux choses par rapport à ce que je viens de vous raconter. Comme saint Benoît a su faire ce travail de traduction et d'adaptation entre l'Orient et l'Occident, nous avons aussi nous, dans notre société, à faire ce même travail. Il n'y a pas une fragmentation de l'Europe, une fragmentation des cultures, chacun vivant de son côté pour le meilleur, et de temps en temps, quand il y a des problèmes, nous nous mettons avec d'autres pays européens. Nous avons à faire ce travail d'accueil des autres cultures européennes, travail de méditation, de traduction et de comprendre comment ce qui est vécu en Lituanie ou en Pologne peut être adapté dans notre société française. Je dis bien, adapté, il ne s'agit pas uniquement de prendre quelque chose et de l'installer dans notre pays.

C'est ce travail d'adaptation et de traduction que saint Benoît a su faire. Ensuite, il faut considérer le rapport entre l'expérience personnelle et la tradition. Pour reprendre une grande philosophe juive, Anna Harendt, qui parlait justement de la fracture entre les anciens et les nouveaux, notre société est traversée par deux mouvements. Un mouvement dit : ce qui vaut, c'est mon expérience personnelle. Fi des Pères, de la tradition, ce qui vaut, c'est ce que je vis maintenant dans mon expérience. A l'extrême, il y a une autre file qui serait de dire : non, l'expérience personnelle, c'est dangereux, c'est de la subjectivité, il faut tout faire comme on a toujours fait jusque-là, il faut suivre la tradition des Pères, et ce n'est pas grave s'il faut se promener pieds nus comme les Pères égyptiens, alors que j'habite le Jura et qu'il fait moins trente degrés ! Justement, saint Benoît a su relire une tradition externe, mais il a su la relire à la lumière de sa propre expérience. C'est la raison pour laquelle sa règle en fait est très humaine, très équilibrée pour tout ce qui touche à la vie de tous les jours, du moine ou de la moniale.

N'ayons pas peur, pour reprendre un mot célèbre, sachons à la fois méditer la tradition des Pères, sachons aussi accueillir toutes les expériences et les traditions qui ne sont pas les nôtres, pour les relire, et ensuite les adapter. Je finirai sur un petit détail. En 580 environ, le Mont Cassin a été pillé par les Lombards. Depuis des décennies, une communauté bénédictine continuait à vivre à cet endroit selon la tradition de saint Benoît, dans le désert, tranquille, coupée du monde. A cause de cet événement extérieur, ces moines ont quitté leur couvent et sont partis à Rome. Et là, tout a changé. Ils ont commencé pour certains, à vivre en ville. Ils ont su devenir missionnaires, et s'adapter.

 

 

AMEN