LA REGLE DE SAINT BENOÎT

Pv 2, 1-9 ; Mt 19, 27-29
St Benoît - (11 juillet 2006)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

F

rères et sœurs, je le disais tout à l’heure, saint Benoît est connu pour avoir écrit une règle, règle écrite certainement entre les années 540 et 547, puisqu’il est mort en 547. J’aurais voulu avec vous ce midi, réfléchir que quelques points présents dans cette règle. Effectivement, quand on regarde le sommaire de la règle de saint Benoît, on ne peut pas dire que ce soit très attrayant. C’est une règle extrêmement codifiée, qui vous explique ce que vous devez faire à chaque instant : comment se comporter dans le chœur de l’église, quand doit-on chanter l’alleluia et ne pas le chanter, quels sont les psaumes que l’on doit dire, comment célébrer la solennité des Matines, combien faut-il dire des psaumes aux heures de la nuit, que doit être le cellérier du monastère, etc … etc …

On a l’impression à la fin de la lecture de ce sommaire, qu’il n’y a pas de place pour l’inventivité dans le cœur de ces moines, ils sont pour ainsi dire "formaté", comme on formate un ordinateur, on les entre dans une application et à partir de ce moment-là, ça fonctionne comme ça. Il n’y a pas de mise à jour puisque c’est toujours la règle faite pas saint Benoît, il n’y a pas eu de mise à jour.

Est-ce que la règle de saint Benoît est un texte extrêmement formel et codifié qui permet à l’homme au milieu des vicissitudes de ce monde, de se sentir rassuré et aidé par une institution un peu cadrée et sûre ? Je crois que la raison pour laquelle la règle de saint Benoît est si intéressante, c’est la raison pour laquelle elle touche toujours au cœur des bénédictins et des chrétiens, c’est qu’elle est comme un arc, et j’ai presque envie de comparer cet arc à l’arc de l’alliance avec Noé, elle est un arc parfait entre son prologue et l’épilogue.

Faisons un moment abstraction des codifications qu’il y a entre le prologue et l’épilogue, et regardons ce qu’il y a dans ce prologue et cet épilogue.

Déjà, dans le prologue, saint Benoît, je le disais tout à l’heure, commence par cette phrase : "Ecoute mon fils, les préceptes du maître, et incline l’oreille de ton cœur. Reçois volontiers l’avertissement d’un père plein de tendresse". Déjà ce qui est intéressant, c’est que saint Benoît propose la vie spirituelle sous le mode de la relation du maître et du fils, en fait, du père à son fils. C’est très intéressant, parce que de cette manière, il montre comment la relation de père à fils, que ce soit dans la communauté familiale ou que ce soit dans la communauté monastique, cette relation de père à fils est comme l’image de la relation du Père éternel et de son Fils éternel. On a déjà là comme le type même de la vie trinitaire, le lien qui existe entre Dieu et son Fils, et nous-mêmes quand nous nous mettons à l’école d’un père, d’un maître. Ce qui est sous-jacent à tout ce prologue, c’est aussi ce désir qui naît à la fois dans le cœur du maître et à la fois dans le cœur de l’élève. C’est-à-dire que saint Benoît montre que le cœur de l’homme est à la recherche de Dieu et que le cœur de Dieu est à la recherche de l’homme. Et un peu plus loin dans le prologue à la phrase 19-20 : "quoi de plus doux pour nous, frères très chers, que cette voix du Seigneur qui nous invite. Voici que dans sa bonté le Seigneur lui-même nous montre le chemin de la vie". C’est-à-dire que Dieu est vraiment le maître qui invite à venir à sa suite. Autant l’homme est assoiffé et confiant, autant Dieu est celui qui cherche passionnément à donner la vie à l’homme.

Et puis, cette relation est posée dans un cadre qui est le cadre de l’école. Un peu plus loin, à la ligne quarante-cinquième, on arrive à la fin du prologue "Nous allons constituer une école où l’on apprenne le service du Seigneur". Dans cette phrase, il y a deux choses importantes, la première, c’est le verbe "constituer", deuxième chose, c’est "l’école". Effectivement, là Benoît envoie une petite pique quand il parle d’instituer une école, à certains mouvements monastiques qui sont tellement charismatiques, qu’à la fin, on ne sait pas vraiment ce qui s’y passe et ce qui s’y vit. C’est vrai que le mouvement monastique occidental contre un certain mouvement monastique oriental, va proposer une vie monastique beaucoup plus cadrée, plus instituée que certains mouvements monastiques en Syrie, ou en Égypte, le font. Pour Benoît il est important d’instituer un cadre. Pourquoi ? parce que c’est ce cadre qui justement est le garant qui va contre l’excès de certains comportements monastiques. Et c’est intéressant justement de voir comment le mouvement monastique de Benoît se résigne dans ce mot : la mesure, mes frères, par pitié, la mesure !! Ne passez pas votre temps à inventer quantité d’exercices ascétiques plus farfelus les uns que les autres, de passer la moitié de la journée sur un pied et l’autre moitié sur l’autre pied et que sais-je encore. Benoît ne supporte pas ce genre de chose.

Revenons à cette phrase : instituer l’école. C’est important parce que cela veut dire l’école n’est pas un but en soi. L’école elle est là pour former, pour préparer des petits enfants qui grandissent pour qu’un jour, ils puissent entrer dans le monde et s’épanouir. D’une certaine manière, saint Benoît considère la vie monastique comme étant une école, et une école qui dure pendant toute la vie terrestre. Par conséquent, le monastère n’est pas là pour que vous gardiez la règle, le but n’est pas là. Le but du monastère comme école, c’est de vous former à l’école où l’on apprend le service du Seigneur. C’est l’école évangélique. Comment au cœur d’un monastère chaque frère doit être au service de son prochain ? Effectivement, quand saint Benoît dit qu’on apprenne le service du Seigneur, cela passe nécessairement par le service de son frère. C’est obligé. Et à la ligne suivante qui me fait toujours un peu sourire, parce que pense à ce moment-là aux pauvres élèves qui sont traumatisés le matin quand ils partent à l’école, Benoît dit : "En l’instituant, nous espérons n’y rien établir de rigoureux ni rien de trop pénible". Et là, on revient d’ailleurs sur le terrain favori de saint Benoît, c’est-à-dire que le monastère n’est pas là pour traumatiser les gens, mais le monastère est là pour accompagner l’écolier selon ses difficultés. Hier, nous lisions pendant les vigiles, ce même prologue, et l’on disait : supportez les infirmités de l’autre. Nous avons aussi à faire cela. Et tout cela pourquoi ? et c’est la fin du prologue : "pensons qu’en ne nous écartant jamais de ce maître souverain, et persévérant dans sa doctrine jusqu’à la mort, nous entrons en part des souffrances du Christ par la patience (et pas par l’ascèse et par des tas de choses absolument incroyables et inimaginables), par la patience, nous aurons part à son Royaume". Là encore Benoît finit son prologue en expliquant que le monastère n’est pas un but en soi. La règle de vie n’est pas un but en soi, mais ce sont des cadres et des moyens qui nous permettent d’avancer sur les chemins de Dieu pour arriver un jour dans le Royaume de Dieu.

Rapidement, que dit l’épilogue de la règle, à l’autre extrémité de l’arc ? En fait, Benoît ferme sa règle en l’ouvrant toute grande. Comment ? En donnant une sorte de bibliographie et en disant que les moines auront tout intérêt à lire des quantités d’autres règles et d’autres œuvres écrites précédemment par d’autres maîtres spirituels, c’est la première chose. Et puis, il rappelle encore la faiblesse de l’homme à la ligne 7 : "expliquons bien que cette faiblesse de l’homme ne l’empêche pas de cheminer vers les horizons illimités".

Frères et sœurs, pour nous, qui ne sommes pas bénédictins, que pouvons-nous tire de ce prologue et de cet épilogue ? Cela me fait toujours sourire quand en tant qu’aumônier j’emmène des jeunes dans des monastères, et c’est vrai que cette année pour les quatrième, les pauvres, ça a été carabiné, parce qu’ils ont visité Jouques, ils ont fait une retraite à Ganagobie, et ils ont passé une journée à Simiane. On a fait tous les monastères bénédictins dans un rayon d’une heure de voiture. Qu’est-ce qui intéresse un jeune ? Qu’est-ce qui intéresse souvent un laïc dans le monde ? C’est effectivement le quotidien. Malheureusement, c’est le centre de la règle : à quelle heure on se lève, on n’a pas le droit de faire ceci, on n’a pas le droit de faire cela. Mais on se rend compte comme je le disais tout à l’heure en regardant avec vous quelques points du sommaire de la règle, on se rend compte que ce n’est pas cela le plus intéressant. La vie n’est pas à cet endroit. Il faut à ce moment-là expliquer à chaque instant pourquoi les sœurs vivent comme ça et les frères comme ci, ce n’est pas pour impressionner les autres, mais que c’est dans un but particulier. Je crois que nous pouvons garder de cette fête de saint Benoît quelque chose : la première chose, c’est la relation de maître à élève, ou de père à fils, qui est fondée nécessairement sur la confiance. Et je pourrais formuler cela sous la forme d’une question : est-ce que nous savons entre nous être effectivement à cette école dont parle saint Benoît, et quand nous entendons un frère ou une sœur nous parler, est-ce que nous sommes capables de lui faire confiance au point que nous allons l’écouter, en nous disant que ce n’est pas peut-être pas lui ou elle qui parle, mais c’est peut-être le Maître. Est-ce que la parole de l’autre est véritablement une parole de vie ? Est-ce que je l’écoute ?

Et la dernière chose, c’est ce cadre scolaire. N’oublions jamais que la paroisse, oui, mais nous ne vivons pas dans la paroisse pour vivre dans la paroisse et puis à l’extérieur, on met ses moufles et son capuchon, parce que c’est très dangereux. La paroisse n’est pas un but en soi comme le monastère n’est pas un but en soi. Mais nous sommes dans une école et nous avons à nous écouter les uns les autres.

Frères et sœurs, que cette fête de saint Benoît soit pour nous l’occasion de nous mettre à l’écoute les uns des autres pour avancer sur le chemin de vie et pour un jour rentrer dans le Royaume de Dieu.

 

 

AMEN