UNE RÈGLE TOUS TERRAINS !
Pv 2, 1-9 ; Mt 19, 27-29
St Benoît - (11 juillet 2003)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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avez-vous quelle est la remarque la plus humiliante, presque injurieuse que l'on puise faire à un bénédictin, à un fils de saint Benoît à propos de sa participation à la prière liturgique ? La remarque la plus désobligeante qu'on puisse faire à propos du chant grégorien, c'est : mon père, on vous entend. Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut qu'un chœur bénédictin c'est un ensemble dans lequel aucune voix ne doit sortir de la ligne d'harmonie et de rythme et d'homogénéité musicale. Cette petite anecdote, personnellement, je la trouve très significative, car elle est extrêmement représentative de la spécificité du monachisme bénédictin.
Saint Benoît a tracé un certain chemin de la vie monastique qui est assez original par rapport à tous les grand initiateurs de la vie monastique qui l'avaient précédés. Que ce soit en Orient, saint Antoine le père des moines, saint Pacôme le début de la vie commune, saint Basile, saint Jean Chrysostome, le monachisme sous l'autorité de l'évêque, que ce soit saint Augustin en Occident, ou que ce soit saint Martin. En fait, saint Benoît a proposé un style de vie monastique dans lequel on ne trouve sa personnalité qu'en essayant de faire corps le plus possible avec l'ensemble de la communauté, au point d'y paraître insignifiant. C'est une certaine manière de voir les choses, mais elle est très réelle, et c'est pour cela que dans sa Règle, un des messages spirituels de saint Benoît, le plus marquant, c'est précisément l'humilité.
Il y avait à l'époque de saint Benoît (d'ailleurs il les critique beaucoup dans sa Règle), des moines gyrovagues. C'est-à-dire des moines qui à la fois vivaient en passant de ville en ville, de village en village, et qui en même temps, pensaient que toute la vie monastique était dans l'excentricité. A Constantinople, à la même époque, il y avait beaucoup de moines excentriques, c'est-à-dire des moines qui considéraient que la vie monastique leur donnait une liberté, qu'ils pouvaient exprimer leur personnalité et pas nécessairement sous les meilleurs aspects. Saint Benoît est très dur pour ces gens-là, il dit qu'il ne faut absolument pas les imiter. Saint Benoît en réalité est pétri de culture latine, culture romaine plus exactement, et la culture romaine, le citoyen romain ce n'est pas quelqu'un qui fait des frasques dans le cadre de la vie politique de Rome. C'est au contraire quelqu'un qui essaie par la course aux honneurs de se conformer le plus possible au modèle convenu de ce qu'est un bon citoyen. Par conséquent pour saint Benoît, l'humilité du moine, c'est la vertu première, parce que c'est le moyen de pouvoir se conformer exactement au modèle qui est proposé. Qu'ensuite, il y ait peut-être de temps en temps un tout petit éclat, une toute petite étincelle d'originalité, c'est évidemment possible, on rencontre parfois des exemplaires assez sympathiques dans les monastères bénédictins, mais ce n'est pas vraiment le but de l'affaire. Le but, c'est de pouvoir se conformer au modèle qui est, non seulement le père abbé, cela ce serait plutôt le système oriental avec le Père, le Abba, ou plus tard le staretz, mais c'est se conformer à l'abbé et à la communauté. C'est pour cela qu'une communauté bénédictine c'est un peu impénétrable, parce que l'abbé doit être le plus possible le reflet de sa communauté, et la communauté, le plus possible le reflet du père abbé, et chacun des ambres le reflet de l'un et de l'autre. C'est une sorte de jeu de miroir extrêmement subtil dans lequel on ne cherche pas à dire : attendez, me voici, c'est moi, et voilà mes caractéristiques personnelles, je les cultive, et même si cela ne vous fait pas plaisir, je les cultive à fond, c'est exactement l'inverse, c'est au contraire : je mets tous les éléments de ma personnalité au service de cette espèce de cohérence et de cohésion interne de la communauté.
A mon avis, c'est ce qui explique la résistance du monachisme bénédictin. Il a pratiquement tout avalé. Il est un peu le monachisme "enzyme glouton", si vous voyez ce que je veux dire. Chaque fois qu'il y avait une forme nouvelle de monachisme qui arrivait, très vite, les bénédictins arrivaient, remettaient la main dessus et hop, cela se confondait dans la masse. Saint Colomban a fondé plusieurs monastères, il y a eu plusieurs tentatives de réforme de la vie monastique à l'époque carolingienne, tout cela est retombé immanquablement dans le moule de la conscience et du mode de vie bénédictin. C'est pour cela qu'au moment où l'Église était dans la pire crise en 1100 à peu près, ceux qui ont sauvé la mise, c'était ceux qu'on appelait effectivement les moines noirs, c'est-à-dire Cluny et des bénédictins et qui ont imposé la Règle de saint Benoît avec une sorte d'uniformité qui a donné cette sorte de résistance.
En même temps, et c'est peut-être le deuxième aspect tout à fait typique de la Règle de saint Benoît, certains se plaisent à dire qu'il n'y a rien dans cette règle, que le contenu est tellement mince. J'ai déjà entendu cela plusieurs fois. Il ne faut pas se tromper. C'est vrai qu'à certains moments, il dit qu'il ne faut pas boire plus de telle quantité de vin par jour, ce qui était peut-être d'ailleurs utile à l'époque, qu'il faut réciter tel psaume à Matines, tel psaume le matin, tel autre psaume le soir, apparemment, cela paraît totalement inoffensif. En réalité, ce qui a fait la solidité de cette règle, c'est qu'elle est adaptable "tous terrains". C'est le premier monachisme tous terrains. Et cela va ensemble, à la fois s'adapter à la communauté, l'individu complètement intégré à la communauté, c'est le monachisme de l'intégration, pas l'intégrisme. On peut tomber de temps en temps dans l'intégrisme, mais généralement, c'est le monachisme de l'intégration. Et deuxièmement, la communauté comme telle s'adapte. Et cela, c'est vrai. Et aujourd'hui, même si cela ne se fait pas très facilement, on arrive à implanter des communautés monastiques en Afrique, et c'est cette souplesse qui a fait qu'au moment où l'Europe était ethniquement extrêmement variée, car qu'y avait-il de commun entre un romain de Rome et un franc de Francfort ou un saxon de la région de Londres en 700-800 après Jésus-Christ ? Qu'y avait-il de commun ? Rien du tout. C'est précisément ce lent travail de grignotage des bénédictins qui ont instauré à la fois un des modes d'adaptation par le travail des champs, par l'élevage, par la géographie des forêts européennes, ce sont eux qui ont compris cela qu'il fallait trouver un certain équilibre écologique. Il devrait être le patron des écologistes, saint Benoît, plus que saint François ! C'est parce qu'ils ont trouvé cette adaptation permanente à la situation à laquelle ils faisaient face qu'ils ont résisté à tout.
Evidemment, aujourd'hui, les communautés bénédictines nous paraissent des forteresses isolées au cœur de la campagne, mais je crois que c'est toujours l'eau qui dort qui noie ! C'est le chat qui dort. Pour l'instant, ils n'ont peut-être pas ce rayonnement si grand que cela, mais, ils tiennent. Et c'est cette solidité à toute épreuve qui fait qu'effectivement saint Benoît a laissé là un chemin vers Dieu, au fond saint Benoît, c'est le monachisme de l'endurance. Il y en a d'autres pour qui c'est le monachisme du coup de cœur, alors à ce moment-là les valeurs personnelles jouent au premier plan, c'est saint Dominique, saint François, tout le monachisme citadin et urbain du douzième, treizième siècle, mais là c'est le monachisme de l'endurance. Il faut tenir.
Je crois que c'est un message. On aime ou l'on n'aime pas, moi je sais que je ne serai jamais bénédictin, mais cela donne un certain nombre de points de référence, une sorte d'ancrage et de solidité qui fait que ce message de la vie monastique, grâce à saint Benoît et tous ceux qui l'ont suivi a profondément marqué le continent européen.
AMEN