ENTRER DANS LE MYSTÈRE
Pv 2, 1-9 ; Mt 19, 27-29
St Benoît - (11 juillet 2002)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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rères et sœurs, beaucoup de saints dont nous avons l'habitude de vous parler au fil des jours de l'année liturgique, se caractérisent par une sorte de démesure, par cet élan violent de leur cœur vers Dieu, ce que nous appelons le désir. Pensons à saint Augustin par exemple, à saint Grégoire de Nysse ou à tant d'autres moines comme saint Colomban. Ce sont des hommes pour qui la recherche de Dieu pourrait se résumer dans cette parole emblématique de saint Paul aux Philippiens : "Oubliant le chemin parcouru, tendu de tout mon être je m'élance pour essayer de saisir parce que j'ai été moi-même saisi".
Ces saints nous effraient quelquefois un peu par la violence de ce désir, en même temps, ils nous entraînent à leur suite dans une recherche sans limite et éperdue de Dieu. Mais tous les saints n'ont pas exactement le même tempérament, tous les saints n'ont pas le même type de sainteté. C'est d'ailleurs cela qui fait la beauté, la richesse de l'Eglise, ce que souvent on a comparé à ce verset du psaume qui dit que l'Epouse est vêtue d'une robe de couleurs chatoyantes et variées. Il y a beaucoup de variétés dans la sainteté. Et à côté de ces saints qui se caractérisent par la violence du désir, de l'élan, il y a aussi des saints qui se caractérisent davantage par l'équilibre. Et saint Benoît me semble être le prototype de cette sainteté-là. Il n'est pas le seul d'ailleurs, nous pouvons sans faire de liste, songer à saint Thomas, celui qui a dans l'équilibre d'une synthèse extraordinaire, rassemblé toute la foi de l'Eglise, toute l'interprétation des Ecritures.
Saint Benoît est un de ces saints qui se caractérise par la mesure, la pondération, par une sorte de plénitude où toute chose a sa place, et où tout s'organise dans la paix. Vous le savez peut-être, c'est le mot d'ordre des bénédictions : Pax ! la paix. Saint Paul encore, car c'est toujours à lui qu'il faut revenir, nous dit que la paix est un des premiers fruits de l'amour. L'amour n'est pas seulement désir, élan, tendance, l'amour est aussi paix. La paix, c'est une sorte de manière de situer toutes choses à leur vraie place dans une harmonie, dans une synthèse qui permet à chacun des éléments de donner le meilleur de lui-même, précisément parce qu'il se trouve exactement là où il doit être. Et si la règle de saint Benoît a eu une telle influence, un tel rayonnement que de fait, pratiquement, vie monastique en Occident équivaut la plupart du temps à la vie bénédictine, ou en tout cas aux différentes formes que cette inspiration de saint Benoît à pris, si la règle de saint Benoît donc a eu une telle influence, c'est avant tout parce qu'elle se caractérise par l'équilibre de son humanité. Non pas quelle ignore l'absolu, l'infini de l'exigence de Dieu, mais elle prend acte de cette infinie exigence de Dieu par des pas mesurés où chaque étape prépare la suivante, de telle sorte que dans une grande maîtrise de soi, on puisse s'approcher de Dieu ou plus exactement, laisser Dieu petit à petit, prendre possession de nous.
Dans la vie chrétienne, il y a aussi ces alternatives. Il y a des gens qui ont été de grands pécheurs et qui tout à coup ont été comme foudroyés par la grâce de Dieu, c'est ce qu'on appelle la conversion, et nous pensons précisément à saint Augustin, nous pensons à saint Paul sur le chemin de Damas, nous pensons à Claudel à Notre Dame de Paris. Mais il y a aussi une autre manière d'entrer dans le mystère de Dieu, c'est de naître dès sa naissance dans la lumière de Dieu, c'est le but même du baptême des petits enfants, pour que notre rencontre avec Dieu ne soit pas cette sorte de conversion, brutale qui casse tout, mais une sorte de montée progressive, presqu'insensible, cette chose admirable que nous voyons dans les familles chrétiennes, d'une enfant dont les yeux s'ouvrent à la lumière de Dieu en même temps qu'à la lumière du jour, dont l'intelligence s'ouvre au mystère de Dieu en même temps qu'au mystère du monde et à sa propre vie. Entrer ainsi par une sorte d'osmose, par une sorte de contagion, par une imprégnation progressive dans toute la grandeur et la profondeur du mystère de Dieu. Il y a quelque chose que seuls, ceux qui ont rencontré Dieu de cette manière-là connaîtront, et que les convertis ne pourront jamais tout à fait saisir, c'est une espèce de connaturalité avec le mystère de Dieu. Le converti, c'est celui qui a marché loin du Seigneur, et qui tout à coup, a découvert comme dans une illumination subite, que le mystère de Dieu n'était pas ce qu'il avait cherché jusque-là, ou plus exactement, que c'est ce qu'il avait cherché mais sans le savoir, tandis que celui qui s'est laissé ainsi guider par une imprégnation progressive, ce sont toutes les fibres de sa chair qui ont été pétries de la lumière et du mystère de Dieu dès la premier jour de sa naissance.
D'une certaine manière, la vie monastique selon saint Benoît, c'est un peu la même chose. C'est une façon d'entrer de manière imperceptible que l'on ne pourrait pas dater, où les étapes s'imbriquent les unes dans les autres, entrer ainsi d'une façon progressive dans la lumière de Dieu. Naître ainsi dans la lumière de Dieu de telle sorte qu'elle soit plus nous-mêmes, qu'elle soit notre vérité la plus radicale, la plus profonde, parce que native. La vie monastique telle que la propose saint Benoît c'est cette sorte de découverte par imprégnation qui se fait de façon insensible, permanente, quotidienne, dans les toutes petites choses. Si saint Benoît peut nous apprendre, que nous soyons chrétiens de naissance, ou que nous soyons convertis peu importe, si saint Benoît peut nous apprendre quelque chose, c'est précisément cette sorte de connaturalité avec le mystère de Dieu, cette sorte d'importance des choses les plus humbles, les plus quotidiennes, les plus ordinaires, les plus insensibles, car Dieu ne se révèle pas seulement dans les grands jours, et dans les évènements violents, Dieu se révèle aussi à chaque pas, toutes les fois que nous ouvrons les yeux ou notre cœur, toutes les fois que nous ouvrons la bouche, quelle que soit l'action que nous accomplissons, si modeste soit-elle, Dieu s'offre à nous, à l'intérieur de cet événement, à l'intérieur de cette pensée, à l'intérieur de ce moment.
Frères et sœurs, que tous les moments de notre vie soient des moments de Dieu et que saint Benoît nous apprenne ainsi à découvrir cette présence très humble, cachée, secrète, mais bien vivante de Dieu, à toutes les circonstances de notre existence, pour que peu à peu nous devenions semblables à Dieu, sans presque nous en rendre compte nous-mêmes.
AMEN