UNE RÈGLE LUMINEUSE

Pv 2, 1-9 ; Mt 19, 27-29
St Benoît - (11 juillet 2001)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

L

e manque de chaises me permet de continuer mon observation à la fois théologique et so­ciologique de nos comportements face à Dieu. Je vous disais hier que je vous trouvais plus peuple de Dieu, que je vous aimais ainsi, et puis, j'ai remarqué ce matin, je suis passé plusieurs fois et tout à l'heure en vous regardant de nouveau vous concentrer comme les troupeaux, pour des raisons techniques, que per­sonne ne rester au milieu de la nef, et qu'en fait, on cherche un coin, une petit coin, une chaise certes, mais un coin. A part les enfants qui jouent dans la cour de récréation qu'on leur a ménagé, il est très dif­ficile en fait, et cela me rapproche de saint Benoît que nous fêtons aujourd'hui, de se camper au milieu de cette petite basilique locale que nous avons, et de rester là, pourtant, ce serait une belle expérience du rapport que nous pouvons ou ne pouvons pas avoir avec Dieu. En fait, nous voulons plutôt quelque chose de maternel de Dieu, plutôt que de nous confronter à sa majesté, à sa divinité, à sa hauteur. Et nous som­mes plutôt là, je parle pour vous et pour moi, pour chercher une sorte de consolation, d'apaisement, nous sommes plutôt du côté de "mon joug est léger, venez et je vous consolerai..." plutôt que de ce côté de saint Benoît, ces tranchants, ces falaises, la falaise de la vie monastique, très abrupte, l'escalade, avec quelque terreur au moment de monter. Je ne sais pas si vous avez déjà visité Rome, pour ceux qui vont y retourner, vous verrez que dans les basiliques, on a cette expé­rience de la grandeur à la manière de, certes, mais quand on marche dans les grandes basiliques, on est impressionné par la hauteur, et l'on est marqué par la falaise de Dieu, et elle intervient dans notre rapport religieux avec Dieu. Nous nous aimons plutôt le ro­man affectif, le petit coin à peine illuminé, de style clair obscur où je me mets à l'abri de Dieu. Je crois que c'est vrai aussi, il n'y a pas que cela en Dieu, comme j'aime à le penser, il y a tout à la fois un pôle féminin et un pôle masculin, et j'ai bien l'impression que nous sommes occupés à nous tirer du côté du pôle féminin.

Saint Benoît est résolument du côté masculin me semble-t-il. Il est du côté de celui qui par une ac­tion, un agir très calculé, très réglé, la règle de saint Benoît, va tenter de mettre un accord impossible entre l'intérieur et l'extérieur de l'homme. Cet accord se fait par les doigts puissants de la grâce de Dieu. Cela n'a l'air de rien, mais lorsque le christianisme, le Christ Lui-même par les phrases qu'Il nous a laissé dans l'évangile a inauguré et révolutionné la manière de penser l'homme, car l'homme est d'abord le lieu de la tentative de l'unité entre l'extérieur et l'intérieur, Il a changé la face du monde et la façon de penser l'homme. Apparemment, c'est une pensée nouvelle plus exigeante : quiconque voit une femme et la dé­sire en son cœur a déjà commis l'adultère avec elle, ça c'est la phase difficile de cette unité entre l'intérieur et l'extérieur, mais en même temps il y a une sorte d'ac­cord musical à faire. Saint Benoît par un apprentissage va tenter d'aider des hommes et des femmes, à mettre une sorte de perfection dans leur vie. Perfection dans la manière d'être, de penser, de se lever, de manger, de se tenir, de vivre en frères en sœurs, etc... et il y a tout au long de la règle de saint Benoît, très lumineuse, très limpide, l'apprentissage, la pédagogie, plein de miséricorde, mais rigoureux, de l'unité de l'intérieur et de l'extérieur, des deux côtés de l'écuelle que nous sommes, pour que cette majesté traverse, renverse, transforme l'homme et la femme qui s'y donne.

Ce n'est pas tant, nous l'avons souvent dit dans cette enceinte de renier le monde, que de s'ouvrir différemment, comme quelqu'un qui cherche le bon angle pour recevoir de Dieu le maximum de la grâce, pour que cette perfection ne vienne pas de l'homme, qu'il n'y ait pas d'orgueil, c'est la grande lutte de la règle de saint Benoît, parce que c'est le péché le plus sournois, cette lame de fond qui sans arrêt empoisonne notre relation à Dieu et nos relations aux autres, toutes les formes d'ailleurs à la fois négatives et positives que peut avoir l'orgueil. C'est une sorte d'apprentissage de la perfection, que mes pas, que mon chant, que ma voix, que mon corps, se règlent, s'ordonnent comme une chorégraphie à la majesté de Dieu.

Faites l'expérience de vous tenir au milieu de la nef, là tout seul, tout nu, tout cru, face à la majesté de Dieu. Il y a quelque chose un peu de cette petitesse qui n'est pas de se sentir écrasé, mais illuminé, parce que c'est pour cette raison que les églises sont illumi­nées, elles sont lumière, pour que notre grandeur, notre petitesse, notre hauteur ne nous impressionnent pas face à Dieu, mais qu'elles soient le lieu d'une concentration, comme le rayon qui descend et qui nous choisit. C'est pour cela que dans les églises aussi il y a à la fois ce volume, ces arc, et ces vitraux. Nous ne sommes pas écrasés, mais nous sommes mis en valeur comme une perle, comme une brebis perdue.

 

 

AMEN