SAINT BENOÎT, PATRON DE L'EUROPE

Pv 2, 1-9 ; Mt 19, 27-29
St Benoît - (11 juillet 1989)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

J

e voudrais vous faire aujourd'hui un sermon po­litique. En effet je crois qu'il arrive parfois que l'Église prenne de grandes décisions politiques. Ses plus grandes décisions politiques ne sont pas cel­les où un évêque français participe à une manifesta­tion en tee-shirt mauve, mais en général on ne s'aper­çoit pas sur le moment de leur portée. Quand elle a déclaré saint Benoît patron de l'Europe, l'Église a sans doute pris, personnellement j'en suis persuadé, une décision politique des plus importantes qu'on puisse imaginer.

Inutile de vous dire qu'elle aurait très bien pu prendre saint Ignace, maître général des Jésuites qui, avec son ordre, a quand même marqué l'Europe de façon très visible. Elle n'a pas pris saint Ignace. Elle aurait pu prendre saint François d'Assise qui a aussi très profondément marqué l'esprit européen, à travers toutes les familles religieuses et puis ce sens merveil­leux de la louange et du bonheur de vivre pour Dieu. Cela aussi a marqué l'Europe. Elle n'a pas pris saint François. Et je pourrais en énumérer bien d'autres. On aurait pu choisir les martyrs de Lyon puisque ce sont les premiers qui sont arrivés par la vallée du Rhône pour annoncer l'évangile dans ce qui sera plus tard l'Europe de l'Ouest. Elle ne l'a pas fait. Elle a choisi saint Benoît et je voudrais vous dire pourquoi, me semble-t-il, cette décision est si importante.

C'est un paradoxe de prendre saint Benoît comme patron de l'Europe car saint Benoît a vécu au moment où l'Europe n'existait plus, où elle était com­plètement détruite. L'Europe était alors réduite à rien car toute l'action des troupes romaines pour coloniser l'Europe jusqu'aux frontières du Rhin et du Danube était littéralement anéantie. Il n'y avait plus ni unité spirituelle ni unité politique. Quant-à l'administration elle était tellement éclatée que, pendant plusieurs siè­cles, les évêques devront prendre le relais d'autorités incapables Or par ses fils, saint Benoît pourra re­constituer dans toute la première partie du Moyen-Age un tissu qui ne sera pas encore évidemment l'Eu­rope d'aujourd'hui, mais un tissu qui permettra ensuite à l'Europe d'être ce très grand continent du treizième et quatorzième siècle avant que se déchaîne ce poison de la vie européenne, lancé en grande partie par les rois de France, et qu'on appelle les nationalismes.

Saint Benoît a compris que le mode de vie monastique qu'il proposait n'était pas une sorte de fuite du monde, de désintérêt pour le monde, ce qui a toujours été un peu la tendance du monachisme grec. Pour saint Benoît l'esprit du monachisme c'est, comme le dit le psaume : "Habite la terre et vis tran­quille !" "Habiter la terre" et non participer d'une mauvaise manière à l'esprit du monde, ou devenir des moines mondains. Or comment ne pas penser, lorsque nous traversons toute la moitié nord de l'Europe, que dans sa géographie, dans son agriculture, dans son profil actuel, elle a été façonnée par les moines béné­dictins. On ne le sait plus, alors que c'est la vérité. Je suis originaire d'un pays, le haut-Doubs, où avant le treizième siècle il n'y avait personne. Ce sont les Bé­nédictins qui ont "fait le pays". Et c'est la même chose pour beaucoup de régions de l'Europe centrale. C'est véritablement ce qu'on appelle un "travail de béné­dictin" d'attaquer le problème par la base la plus im­médiate qui est de pouvoir simplement "habiter la terre".

La deuxième chose que les Bénédictins ont su faire, c'est vivre "comme des intendants". Et là je ne parle pas de fonctionnaires, parce que ce mot est une idée moderne, mais de véritables intendants c'est-à-dire que quand on leur confie une tâche, c'est la leur. Mais ils la font avec modestie car ils ne se prennent pas pour les autorités supérieures. Et précisément la grandeur des moines bénédictins c'est d'avoir été de vrais intendants, ceux à qui une mission a été confiée, par conséquent de ne pas faire leur travail, de ne pas mener leur vie de moine avec un esprit de rivalité. D'ailleurs ils ne pouvaient imaginer qu'il puisse y avoir, par la suite, une autre forme de vie monastique. En réalité ils ont vécu comme ces intendants, à la fois des mystères de Dieu et des mystères de la vie de ce monde. C'est pour cela qu'ils ont été, à leur heure, de très grands évangélisateurs et de très grands serviteurs de l'Église, car partout où il y avait une tâche à administrer, à régir, ils pouvaient être là avec un esprit d'humilité, de soumission et de service qui a grandement à une véritable unité de cette population européenne que nous formons.

C'est cela la grandeur du monachisme béné­dictin. Aujourd'hui, on ne la soupçonne même plus, on ne comprend même plus à quel point elle a pu se graver dans la géographie cordiale de cette Europe. Ils ont trouvé pourtant ce moyen de manifester simple­ment leur existence par leur présence. C'est aussi cela un des aspects profonds du monachisme bénédictin. C'est "d'être planté là" comme une présence, comme un signe de la présence de Dieu au milieu de son peu­ple. Et cela c'est quelque chose de très grand.

Ce signe de la vie monastique n'est pas os­tentatoire. C'est d'être là tout simplement de cultiver la terre, de recopier les manuscrits. Et cela tout sim­plement que les champs ne tomberont pas en friche, que les esprits non plus ne tomberont pas en friche. C'est par des générations et des générations de copis­tes bénédictins que nous avons reçu la plupart des tré­sors de notre culture grecque et romaine.

Alors quand on témoigne une sorte de recon­naissance à saint Benoît en le nommant patron de l'Europe, je crois que c'est une décision politique ex­trêmement belle et extrêmement profonde. Ce n'est pas un désir d'hégémonie spirituelle du Vatican sur l'Europe tout entière. Cette envie lui a passé même si au Moyen-Age elle de démangeait beaucoup. Mais c'est plus spécialement et plus profondément le fait de comprendre que pour que la présence même du mys­tère de Dieu prenne chair vraiment au milieu de peu­ples très divers, il n'y avait qu'un moyen : c'était, dans la prière, dans le silence, dans le travail, dans ce sens de l'intendance des mystères de Dieu et des mystères du monde, de pourvoir simplement "être là" au jour le jour, et ainsi de défier l'usure du temps, de défier le violence et de défier tout ce qui pouvait, d'une ma­nière ou d'une autre, abîmer ou détruire tout cela.

Vous le voyez, cela ne fait pas beaucoup de bruit. Le millénaire et demi de saint Benoît fait moins de bruit que le bicentenaire, mais pourtant c'est beau­coup plus fondamental car cela a façonné un type d'humanité. Et je dirais : malheur à nous si nous es­sayons de trop nous en éloigner. Parce que ce vieil idéal profond de vivre ensemble, de vivre dans la présence de Dieu, de vivre avec le mystère de Dieu, ceci est une réalité très profonde ou se manifeste le sens de l'Incarnation, le sens même de la présence de Dieu parmi les hommes et cette présence ne peut se manifester que par des témoins.

 

 

AMEN