UNE RÈGLE DE VIE

Pv 2, 1-9 ; Mt 19, 27-29
St Benoît - (11 juillet 1986)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

'héritage que l'Église d'Occident a reçu de saint Benoît, l'héritage le plus précieux c'est la Règle qu'il a donnée à ses moines. Si l'on en croit le début de la Règle, cet ouvrage était très nécessaire au monachisme de l'époque. Il semble en effet que lorsqu'il distingue les quatre espèces de moines. Saint Benoît insiste beaucoup sur le tableau de moines "gyrovagues" et une autre espèce de moi­nes dont nous ne savons pas très bien la raison qu'ils ont de porter le nom de "sarabaïtes" sur lesquels il dit d'horribles méchancetés parce qu'ils avaient une vie qui n'était pas du tout édifiante. Par conséquent saint Benoît n'a pas écrit une règle en soi, il l'a sans doute écrite parce qu'il a vu, à cette époque extrêmement troublée du milieu du sixième siècle, tous les dangers que pouvaient certaines conceptions de la vie monas­tique un peu exaltées, un peu trop libres dans le mau­vais sens du terme où chacun finit par dresser sa pro­pre volonté et ses propres désirs en règle de vie.

Cette règle de saint Benoît reste un des tré­sors de la foi et de la pensée chrétienne d'Occident qui est lue, méditée, intériorisée par tous ceux qui rentrent dans la vie monastique sous la conduite de saint Be­noît. Je crois qu'il ne faut pas se faire d'illusion sur le sens même de la Règle monastique. Saint Benoît lui-même était le premier à dire que sa Règle n'était rien du tout, ce qui est tout de même très intéressant. Voilà ce qu'il écrit vers la fin de sa Règle: "Nous avons écrit cette Règle afin qu'en l'observant dans les monastè­res, il paraisse que nous avons quelque honnêteté de mœurs". C'est modeste comme ambition ! "ou du moins un commencement de vie que nous devons me­ner". C'est aussi également très modeste. Il parle de la Règle en disant "cette faible ébauche de règle que nous avons tracée".

Dans tout cela Saint Benoît veut nous signi­fier exactement ce que signifie la Règle monastique, car la plupart du temps nous imaginons qu'il y a une vie chrétienne pour tout le monde et qu'ensuite quel­ques personnes, appelées plus de façon plus spéciale, vont se mettre sur le dos un fardeau plus exigeant qui s'appellerait la Règle. A ce moment-là, la Règle serait vécue comme une sorte d'exigence supplémentaire. De là à penser que c'est en observant la Règle au doigt et à l'œil, et en s'imposant des mortifications que l'on acquiert davantage de mérites et que l'on gagnera plus facilement son ciel, il peut n'y avoir qu'un pas et ce pas peut être assez dangereux. C'est pourquoi il est arrivé plusieurs fois dans la vie monastique qu'on ait ces espèces de déviations qui tombent dans un certain pharisaïsme, comme si le moine accomplissait des choses plus grandes, avait des expériences mystiques plus profondes, avait un amour de Dieu plus grand.

Ce n'est pas par hasard que la Règle de saint Benoît a toujours commencé par des considérations très développées sur l'humilité. Je crois que c'est un des plus grands chapitre de la Règle. C'est précisé­ment pour montrer que le moine, finalement, même s'il a une vie en apparence plus sainte, j'allais dire plus rangée que les gens qui restent dans le monde en ré­alité la véritable et la première expérience qu'il doit faire dans sa vie monastique c'est celle de se recon­naître vraiment, authentiquement pécheur. Non pas de s'arracher de larmes de crocodile et de s'apitoyer sur son sort, mais en réalité, en vérité, de reconnaître son péché.

Et alors, pourquoi une Règle de vie ? Je crois que c'est assez simple. Dans l'antiquité, on était très préoccupé de donner à l'homme une sorte de style de vie. Toutes les grandes œuvres philosophiques de l'Antiquité, et les chrétiens en ont été profondément marqués, proposaient à l'homme un idéal de vie. L'homme était quelqu'un capable non seulement de vivre dans les situations où il se trouvait, mais il était aussi capable de vivre en fonction de la nature idéale à laquelle il devait tendre. Et les diverses règles mo­nastiques partent de cette idée-là. Il y a un but vers lequel nous devons tendre Il y a une manière d'exister dans la plénitude même de la vie, de la foi et de l'amour de Dieu. Au fond, la Règle n'est rien d'autre que d'essayer de balbutier la plénitude de l'existence filiale. C'est pour cela que la Règle de saint Benoît commence par ces très belles paroles du Psaume 33 : "Venez, mes fils, Ecoutez-moi ! Je vous apprendrai à connaître l'amour du Seigneur !" Donc loin d'être une sorte d'idéal réalisable, la Règle est de toute façon irréalisable. Elle montre l'horizon dans lequel l'homme doit vivre pour être vraiment fils de Dieu. Et alors si l'homme vit selon cette Règle, ce n'est pas pour acquérir des mérites, et je dirai même pas pour s'améliorer, mais c'est parce qu'il vit déjà, par la Rè­gle, selon les normes mêmes de la plénitude de la vie avec Dieu, selon les normes mêmes du Royaume de Dieu. Ultimement, la Règle n'est là que pour dévelop­per au maximum et servir au maximum la liberté même de celui qui vit selon cette Règle.

La Règle n'est pas un carcan comme imposé de l'extérieur. La Règle ne donne pas simplement un certain nombre d'indications pour, le soir dans son examen de conscience compter les points négatifs et les points positifs. Tout ceci serait de l'infantilisme et non de la filiation divine. Mais la Règle est plus pro­fondément le fait de remettre sans cesse devant le regard de l'homme la plénitude de sa liberté dans son existence de fils. Et c'est cela qui fait la grandeur de la vie monastique. Ce n'est pas de compter les points de la perfection ou de l'imperfection. C'est, au contraire, de vivre sans cesse sous le regard de l'appel de Dieu. Et la Règle ce n'est rien d'autre que la traduction, au jour le jour, dans les moindres actes de l'existence, dans les actes les plus banals, les plus quotidiens, de cet appel de Dieu sur la vie du moine.

C'est pour cela qu'il arrive, fort heureusement, de rencontrer souvent dans les monastères ces hom­mes qui vivent dans une sorte de profonde liberté, pour qui la Règle n'est plus un carcan, pour qui la Règle n'est pas un poids qui devrait peser sur eux, mais c'est simplement ce qui leur a dévoilé le vérita­ble visage de leur liberté d'enfants de Dieu. Alors vous comprenez bien que, dans ces cas-là, ce n'est pas quelque chose dont on peut s'enorgueillir. En réalité, vouloir sur terre comme si on était déjà au paradis, cela n'est pas satisfaisant tous les jours, et cela ne fait d'ailleurs que révéler le décalage profond entre ce que nous sommes et ce que Dieu veut pour nous. Mais précisément la mesure même de la liberté que le moine éprouve face à la Règle lui donne en même temps la mesure de son péché. Et ceci sans désespoir, sans amertume, sans tristesse, mais cela ne fait qu'ap­profondir sa foi et sa confiance dans Celui-là seul qui est capable de nous sauver.

 

AMEN