UN PRÉCURSEUR EUROPÉEN
Pv 2, 1-9 ; Mt 19, 27-29
St Benoît - (11 juillet 2009)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Arlet : Saint Benoît
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rères et sœurs, si l'on faisait aujourd'hui une sorte d'enquête en demandant aux gens quels sont les dix grands penseurs politiques qui ont marqué l'histoire du monde, je suis sûr que personne ne nommerait saint Benoît. Et pourtant, je crois vraiment que saint Benoît mérite de figurer comme penseur politique aux côtés de saint Augustin, de saint Thomas, et même de Tocqueville, de Platon ou d'Aristote. Pourquoi ? Parce qu'il a inventé un modèle politique (par politique je n'entends pas nécessairement les élections à Aix, je veux dire la politique au grand sens du terme), il a inventé un modèle politique tout à fait nouveau et qui tient jusqu'à maintenant.
En quelques mots, voilà l'explication. La christianisation de l'empire romain a été un échec. On a cru que si les empereurs étaient chrétiens, tout irait bien. Mais on s'est aperçu très vite que les difficultés surgissaient de plus belle, non seulement à cause de la politique intérieure, il y avait des dissensions entre l'empereur et les différents groupes qui constituaient l'empire, il y avait des séparatismes. La plus connue c'est l'Orient et l'Occident, mais Alexandrie et l'Égypte tiraient aussi de leur côté. Et puis, il y a eu surtout des problèmes de politique extérieure, ce qu'on a appelé les invasions barbares. Au moins en Occident, l'empire romain s'est effondré avec ce rêve de faire une société chrétienne. Après la mort de saint Augustin qui vit encore dans l'idéal de l'Antiquité, notre Occident va passer dans une crise effroyable, sans doute encore plus grave que celle d'aujourd'hui, dans laquelle on vit dans la nostalgie de vouloir concilier pouvoir spirituel et pouvoir temporel, mais il n'y a plus de pouvoir temporel, la structure impériale a fondu comme neige au soleil, il y a des roitelets barbares partout, qui ne sont d'ailleurs pas si barbares qu'on a bien voulu le dire. Et puis, il reste une structure religieuse, la structure de l'Église. Mais comme il n'y a pas beaucoup des structure politique, les évêques, très vite, vont assurer un rôle de ce qu'on appelle les défenseurs de la cité en essayant de faire que tant bien que mal pouvoir politique et pouvoir religieux cohabitent dans la cité. C'est le début du Moyen-Age. Ce Moyen-Age est une sorte de cotte mal taillée dans laquelle on sait qu'on ne peut plus fondre pouvoir politique et pouvoir religieux, même s'il y a eu quelques tendances à le faire, et on essaie de vivre avec des évêques qui tantôt exercent un pouvoir religieux, tantôt un pouvoir politique, avec des princes qui tentent de mettre les évêques dans leur poche, ou même parfois qui luttent contre eux. Bref, on essaie tant bien que mal de tenir ensemble les morceaux. En réalité, toutes nos solutions modernes, séparation de l'Église et de l'État, Concordat etc … résultent de cette vison-là. Il y a un pouvoir politique, un pouvoir religieux, et les hommes vivent avec les deux ensemble en essayant sans cesse de faire tenir ensemble dans la tension, ces deux niveaux de réalités.
Benoît a pris une autre orientation, une autre direction qui est étonnante, mais qui a fait réussir le monachisme en Occident. Originaire de Nursie, dans la région de Rome où il a fait ses études, voyant la déconfiture totale du pouvoir politique et du pouvoir religieux, il se dit que si l'évangile est l'évangile, il doit être possible de faire vivre les gens non pas en fonction d'options politiques terrestres, mais peut-être qu'il est possible de faire des communautés de vie politique, c'est-à-dire de vivre ensemble, uniquement à partir des valeurs religieuses. C'est l'intuition profonde du monastère bénédictin. Cela peut nous paraître de l'angélisme, mais parce que Benoît avait un esprit extrêmement pragmatique, c'est une solution qui a réussi.
Ce qui fait l'originalité du monastère bénédictin aujourd'hui, c'est qu'il essaie de construire une communauté de vie des gens qui pratiquement n'a rien à voir avec l'ordre politique habituel de la cité. A cette époque-là, c'était extrêmement novateur. Même saint Augustin avait toujours compris que son monastère vivait dans la cité, et que ses clercs étaient mêlés à la vie de la cité. Au treizième siècle, un certain nombre d'ordres mendiants, les augustiniens, les franciscains, les dominicains, essaieront de réinsérer la vie des couvents dans la cité. Mais saint Benoît a cru qu'on pouvait vivre ensemble politiquement pour Dieu. C'est l'origine du monastère bénédictin. C'est pour cela que le grand accent de saint Benoît dans la construction de sa communauté, c'est l'autonomie du monastère. Il faut que le monastère se débrouille tout seul. Cela n'exclut pas que les gens travaillent, d'où l'expression légendaire de travail de bénédictin. Cela n'exclut pas que les gens aient des propriétés à gérer et qu'ils aient le souci matériel de pourvoir à la vie de la communauté au jour le jour, mais le seul principe est ce que saint Benoît a établi dans sa devise : Pax, la paix. Donc, le monastère, c'est un endroit où le seul souci de paix est le fondement de tout, c'est le souci de la paix que Dieu donne entre les frères et à la communauté pour qu'elle trouve son unité.
A l'époque, il ne faut pas se faire d'illusions, c'était un pari très audacieux. La plupart du temps on a un peu camouflé cette originalité du projet bénédictin, en se cachant derrière la règle que l'on disait habile et qui s'adaptait à toutes les circonstances, ce qui a permis la réussite du projet. Mais l'intuition de fond, c'est la paix. Pour qu'il y ait la paix, et il fallait y penser, il faut que chaque membre soit humble, c'est-à-dire capable d'écouter Dieu, écouter l'Abbé, écouter les frères, écouter la communauté. C'est pour cela que le premier mot de la Règle c'est : "Écoute, mon fils", ouvre ton cœur et tes oreilles à cette constitution de la paix qui fonde la communauté et essaie de l'intérioriser à tous les niveaux et par tous les moyens pour que la communauté puisse se construire de façon durable.
De fait, saint Benoît a gagné son pari. Si aujourd'hui il y a encore cette stabilité bénédictine dont parfois ils sont un petit peu trop fiers, mais c'est leur affaire et cela les regarde, c'est parce que saint Benoît a été le premier à se dire qu'on pouvait bâtir une communauté politique au sens antique du terme, c'est-à-dire une communauté de vie ensemble sur cette base de la paix de Dieu. Aujourd'hui encore, on ne trouve pas l'équivalent. Dans notre vie paroissiale, dans notre vie communautaire, on ne peut pas dire que tout est misé uniquement sur les valeurs de la paix de Dieu. Bien entendu qu'on essaie de la vivre, mais en fait, il y a des questions et des problèmes, simplement parce que nous sommes dans la cité. Il y a donc des contraintes qui se font jour et on ne peut pas vivre dans une autonomie absolument parfaite par rapport à la cité. On peut critiquer le modèle bénédictin, il y en a qui peuvent ne pas être d'accord, personne n'est obligé d'être bénédictin. Mais l'enjeu fondamental, évangélique de la communauté monastique bénédictine, c'est d'accepter d'emblée que ce qui va construire la communauté, ce ne sont que ces valeurs évangéliques résumées dans le projet de la paix telle que saint Benoît l'a voulue et établie pour ses frères.
AMEN