CHEMIN DE CONVERSION
Pv 2, 1-9 ; Mt 19, 27-29
St Benoît - (11 juillet 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
|
E |
coute bien,mon fils, les leçons du maître, incline l'oreille de ton cœur. Accueille volontiers les avis d'un tendre père, et mets-les effectivement en pratique afin de retourner, grâce au labeur de l'obéissance, à Celui dont tu t'étais détourné par la lâcheté de la désobéissance."
S'il ne nous restait de la règle de saint Benoît que ces quatre lignes, nous pourrions tout de même attester qu'il s'agit là d'une figure spirituelle et monastique de première grandeur, car dans ces quatre lignes c'est tout le propos de la vie monastique et de la règle de saint Benoît qui est ainsi résumé. Et c'est non seulement le propos de la vie monastique comme telle, dans ses caractéristiques spécifiques, concrètes, de la vie au jour le jour, mais c'est aussi la vie monastique en tant qu'elle trouve sa place dans le dessein de salut de Dieu, et c'est là-dessus que je voudrais attirer votre attention. A travers cette conception de la vie monastique, c'est une conception de l'homme qui se dégage, et c'est le cœur même de notre existence devant Dieu qui est ainsi manifesté à travers ces quelques lignes de celui qui est considéré comme le père des moines d'Occident.
"Retourner, grâce au labeur de l'obéissance." Tout le propos de la vie monastique, et tout le propos de la vie humaine tout court lorsqu'elle est la vie d'un baptisé, est de se retourner, est la conversion. D'une certaine manière, on pourrait dire que les moines ont été ceux qui ont senti au plus vif de leur être et de leur chair que l'humanité était une sorte d'immense institut médico-pédagogique pour handicapés spirituels. La condition humaine c'est de vivre avec un handicap spirituel très profond, et nous sommes tous dans cet institut médico-pédagogique en étant curieusement détournés de notre fonction réelle, de notre direction, telle qu'elle était imprimée dans notre être. Cela nous blesse, et nous nous blessons les uns les autres, et c'est la lâcheté de la désobéissance, c'est la marque du péché en nous. Et nous en sommes tous là, nous sommes tous logés à la même enseigne. Et par conséquent, le seul but de la vie humaine, c'est d'essayer de récupérer ce handicap, non pas pour le supprimer car nous resterons toujours des pécheurs (que nous soyons dans la vie courante ou dans la vie monastique, nous serons toujours des pécheurs, et c'est la pire illusion de la vie monastique que de croire qu'on va fuir la condition du péché, ce n'est pas vrai). Nous sommes tous des pécheurs, nous sommes tous des handicapés spirituels. Et dans cet immense institut dans lequel tout le monde est handicapé, il y a une section un petit spéciale, c'est précisément les monastères dans laquelle on fait subir aux handicapés un traitement de choc. La vie monastique c'est le traitement de choc pour handicapés spirituels. Et ce traitement de choc est absolument radical, car saint Benoît a très bien vu qu'il fallait s'adresser a plusieurs niveaux pour nous guérir spirituellement. Et quand je dis spirituellement, cela veut dire selon l'Esprit, et non pas seulement mentalement parce que, grâce à Dieu, nous ne sommes pas tous handicapés mentalement, mais spirituellement, nous le sommes tous, dès notre naissance.
Il y a donc plusieurs niveaux de guérison, et c'est pour cela que cette règle est extraordinaire, car en trois lignes saint Benoît explique tous les moyens du retournement et de la conversion. Le premier, c'est l'écoute : "Ecoute bien, mon fils, les leçons du maître!" Cela c'est le niveau thérapeutique le plus superficiel. On en est encore, si je puis dire, qu'à la psychothérapie, c'est-à-dire on écoute les leçons, on écoute la Parole de Dieu. En fait, c'est cela. Effectivement la vie monastique a toujours eu comme pilier le fait d'écouter le Parole de Dieu, de la méditer, et ce sont les moines qui ont inventé ce qu'on appelle la"lectio divina", c'est-à-dire la lecture de la Parole de Dieu vécue, méditée, savourée, parce que le premier moyen de rééducation c'est précisément la Bible, la révélation, la Parole de Dieu. Donc, il faut écouter les leçons du maître qui est un maître à la fois extérieur et intérieur : c'est le maître qui nous explique, qui nous commente par l'homélie, par la lecture de la Bible, et c'est aussi le maître intérieur qui fait s'allumer notre cœur au contact de cette Parole de Dieu. Pour le moine, il y a toujours le maître extérieur, c'est-à-dire l'Abbé qui au Chapitre lit un certain nombre d'articles de la Règle, qui commente l'Écriture, puis il y a le maître intérieur c'est-à-dire le Saint Esprit et tous les deux essayent de collaborer. C'est comme cela généralement que vont bien les abbayes : quand le maître intérieur a totalement barre sur le maître extérieur. Donc il faut écouter les leçons du maître, et c'est essentiellement la rumination, l'intériorisation, la prise de possession de notre cœur par la Parole de Dieu.
Mais ensuite, il faut faire un pas de plus : "Incline l'oreille de ton cœur." Là, c'est déjà plus difficile, parce qu'on commence à toucher au niveau de l'affectivité. On commence à faire réagir sur la manière profonde dont nous nous situons vis-à-vis de Dieu, c'est-à-dire sur le désir. La vie monastique, comme la vie chrétienne tout court, est une éducation du désir. Mais dans le cas de la vie monastique, ce que le maître demande c'est que tout le désir soit devant Dieu, selon le verset du psaume : "O Maître, tout mon désir est devant Toi !" Cela ne veut pas dire que ce désir exclut l'amour des frères, mais tout, absolument tout, de façon rigoureuse, est coordonné à l'amour de Dieu. Tout désir doit être désir de Dieu. La vie monastique est cette espèce de passage fort de notre désir, de la multiplicité de nos désirs, à cet unique désir de Dieu. Et c'est en cela qu'il s'agit de Règle. La Règle ce n'est pas seulement un ensemble de principes édictés sur un papier. Chez les Romains, la Règle, la Regula, c'est ce qui ordonne toute chose par rapport à un principe premier. Et quand les moines parlent de la Règle, ils ne parlent pas d'une espèce de Constitution des Droits de l'homme et du citoyen, ils parlent de la manière concrète dont la multiplicité de nos désirs sont tous ordonnés à l'unique désir de Dieu. C'est ici que nous commençons à toucher plus spécifiquement la Règle. C'est pour cela que saint Benoît s'est permis de parler. Une Regula, une règle, c'est le principe de mesure, de coordination, d'ajustement, c'est l'ordinateur du désir de Dieu, c'est l'ordinateur qui fait coïncider toutes les demandes, tous les appels, toutes les sollicitations à l'unique désir de Dieu.
Saint Benoît dit ensuite : "Accueille volontiers les avis d'un tendre père !" C'est sans doute l'aspect le plus audacieux de la vie monastique telle que l'a présentée saint Benoît. Là on est carrément en pleine psychanalyse, on touche vraiment au rapport fondamental de notre être à l'être de celui qui nous engendre. "Ecoute les avis du père !" ce n'est pas simplement les bons conseils, mais les avis du Père, c'est précisément celui qui t'engendre. Or, nous le savons, il n'y a qu'une personne qui nous engendre au Christ, c'est l'amour du Père dans notre baptême. Mais ce que les moines ont osé faire, dans une sorte d'acte de foi assez extraordinaire, c'est qu'ils ont cru qu'il pouvait y avoir un père sur la terre, un père qui, dans une sorte d'accouchement accéléré, les engendre à la vie du Royaume. Et c'est cela le sens même de la paternité dans la règle de saint Benoît, ce n'est pas simplement un substitut de sécurité pour les esprits insécurités, parce que si c'était seulement le moyen de colmater toutes les brèches affectives des gens, il y a longtemps que l'on ne parlerait plus de la Règle de saint Benoît, elle n'aurait pas tenu plus de quinze siècles.
En réalité, c'est précisément le moment où un être, par les avis du "tendre père" c'est-à-dire la tendresse de Dieu reflétée dans le visage et dans la conduite de l'Abbé, découvre le sens même de ce qu'est être créé et être recréé. Et le moine est celui qui, précisément, est amené par cette espèce d'école, très lente et très patiente de la découverte de soi-même, à se découvrir soi-même, dans sa racine en Dieu. Découvrir non seulement son désir, non seulement ses activités, non seulement la Parole de Dieu comme un certain nombre de bons conseils pour mener astucieusement sa vie, mais découvrir progressivement la racine de son être enraciné en Dieu. Et c'est cela le travail de l'Abbé, c'est pour cela qu'il a une si grande responsabilité et qu'il ne faut jamais désirer être Abbé, parce que, le jour où il arrivera devant le Père, l'Abbé se rendra compte de ce que cela voulait dire être Père. Et ce seront les abbés bénédictins qui seront les plus surpris, plus que les moines. Et c'est cela qui est le plus extraordinaire, c'est le fait que dans ce pari, quand un membre entre dans la vie monastique, il y a un abbé qui peut l'engendrer, lui faire découvrir les racines profondes de son engendrement. A ce moment-là, ce n'est plus du niveau de la parole, des conseils de l'intelligence, ce n'est plus du niveau du cœur, c'est du niveau de l'être profond de la personne. C'est pour cela que je peux dire que la vie monastique c'est ce qui mène, de façon intensive, de genre de travail, c'est une sorte d'accouchement pour le Royaume de Dieu. Et comme tous les accouchements, c'est toujours un peu douloureux pour tout le monde. C'est à la fois accéléré et extraordinaire car cela a rejailli sur la société sur notre culture.
Nous sommes dans une culture occidentale qui maintenant, encore mieux que dans l'antiquité, sait distinguer les trois niveaux : le niveau de la Sagesse et de l'intelligence, le niveau du désir et de la volonté, et le niveau de la personne. Si l'on essayait de comprendre ce qu'est l'esprit européen comme tel, on s'apercevrait que c'est cela qui est derrière. On s'apercevrait que l'originalité de notre conception de l'homme qui est héritière de l'antiquité, des païens, de la Bible, etc... a pris vers le cinquième siècle quelque chose qui a marqué profondément notre continent. Sans être moine, nous savons que notre vie se déroule à ce triple niveau : le niveau de la Sagesse : "Ecoute, mon fils !", le niveau du cœur, du désir et de la volonté. Dieu sait qu'à certains moments, et la sagesse et la volonté se sont profondément perverties, la sagesse pour se dominer par elle-même et pour se fixer à soi-même sa propre sagesse et ne pas reconnaître que c'était la sagesse donnée par Dieu. Dieu sait que l'éducation de la volonté et du désir ont été profondément perverties, c'est devenu la volonté de puissance, mais c'est la perversion de quelque chose de très beau et de très bon au départ, c'est-à-dire l'éducation de l'unique désir qui façonne tous les autres désirs. Effectivement, à partir où le point de référence a disparu, tout part. Et le troisième point serait sans doute le plus urgent à faire découvrir à nos contemporains, c'est que notre homme occidental est façonné par le sens de la personne, qu'un individu c'est quelqu'un, mais non pas quelqu'un qui se tient tout seul, dans une espèce d'autonomie illusoire, dans une espèce d'aventure folle de liberté, mais qui se tient lui-même et qui se découvre comme personne à mesure qu'il découvre ses racines et finalement ses racines dans le Créateur Lui-même.
Nous prierons les uns pour les autres, ceux qui sont moines et ceux qui ne le sont pas, à ce niveau-là, cela n'a plus d'importance. Nous prierons pour que, par l'intercession de saint Benoît, nous découvrions véritablement ce que signifie vivre en homme en face de Dieu. Que nous recevions cette triple initiation au mystère de notre existence pour le Royaume, à travers la Sagesse, à travers le désir et à travers la personne.
AMEN