SAGESSE BÉNÉDICTINE
Pv 2, 1-9 ; Mt 19, 27-29
St Benoît - (11 juillet 1990)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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lors tu comprendras les chemins qui conduisent au bonheur !" Nous célébrons aujourd'hui saint Benoît qui a été proclamé récemment patron de l'Europe. Je crois que c'est à juste titre que ce soit saint Benoît et sa famille bénédictine qui aient hérité de ce patronage. Pour vous le faire mieux saisir je vais partir d'une sorte de devinette. Si vous mettez un jésuite, un dominicain, un franciscain et un bénédictin devant une campagne en friche, quelles seront les réactions de chacun ? Je vous le donne en mille, mais je suis sûr que le jésuite commencera à estimer le prix du champ pour savoir s'il pourrait y bâtir un collège. Je pense que le dominicain se penchera sur les arbres, sur les herbes pour raisonner sur la nature du vivant et en déduire un discours sur le corps mystique du Christ. Ce sont les intellectuels. Le franciscain, évidemment, il prêchera aux oiseaux. Quant au bénédictin, il va simplement chercher la charrue et son attelage et il laboure le champ en friche pour qu'il devienne cette belle terre de l'Europe que nous avons précisément hérité de l'ordre bénédictin.
Car si on a proclamé Benoît patron de l'Europe c'est littéralement parce que ses fils ont mis les mains à la charrue et qu'ils n'ont pas mis la charrue avant les bœufs. C'est effectivement cela la sagesse bénédictine. C'est une sagesse monastique, il y en a d'autres et même beaucoup d'autres quand vous regardez en Orient, saint Basile par exemple dont le monachisme est différent, mais le monachisme bénédictin, voyant une situation, ne commence pas par évaluer intellectuellement les chances de réussite ou l'avenir d'un pays, ou une jeunesse à promouvoir à travers un effort pédagogique, mais il voit la terre qui est là et qui doit devenir une terre de Dieu. C'est une sagesse très simple mais extrêmement réaliste. C'est cela la grandeur de la sagesse bénédictine et c'est pour cela que ça dure. Les abbayes peuvent avoir des longévités hors de proportion avec celles des autres ordres religieux. C'est précisément parce qu'il y a une sorte de sagesse de la durée. C'est là qu'il faut bien comprendre.
Nous sommes redevables à saint Benoît d'avoir eu ce rôle civilisateur. C'est sûr que le profil de nos campagnes d'Europe est essentiellement celui qu'en ont fait les bénédictins. Quand ils arrivaient à un endroit pour y implanter une abbaye, jusqu'au treizième ou quatorzième siècle, il fallait des moines de cette trempe pour, avec la cognée et la charrue ou leur art de traiter les sols marécageux, transformer le paysage pour le rendre habitable. Aujourd'hui nous sommes à l'ère de l'aménagement du territoire et nous redoutons de voir passer le TGV. C'est une main moins douce et moins respectueuse que celle des bénédictins, mais il est vrai que le paysage dont nous héritons a été façonné par ces moines-là.
Culturellement nous avons une très profonde dette à leur égard, mais il ne faudrait pas se laisser simplement séduire par cela. Ce n'est pas essentiellement parce que le monachisme bénédictin a eu une influence profondément civilisatrice dans nos régions que nous leur devons une grande dette de reconnaissance car un paysage est mortel et peut être transformé. Ce qui est plus profond et plus essentiel c'est que, à travers cela, se manifeste une véritable compréhension de l'existence humaine. Dans la sagesse bénédictine se réalise ce que nous avons entendu tout à l'heure : "Tu comprendras les chemins qui conduisent au bonheur." Cela ne veut pas dire "tu auras les chemins qui conduisent au bonheur", cela ne vaut pas dire que tout ira bien. Mais tu auras cette espèce de sagesse et d'intelligence profonde de ce que le bonheur se bâtit lentement et là où nous sommes.
C'est effectivement cela la sagesse bénédictine. Ce n'est pas une sagesse qui va rêver dans les hauteurs, qui a de grands projets. C'est une sagesse profondément efficace et réalisatrice. Là où on est, il y a possibilité, par un travail très humble, de réaliser quelque chose de la venue du Royaume. Voilà exactement le cœur même de la Règle de saint Benoît. Ce n'est pas spéculatif, ce n'est pas imaginatif, c'est vraiment extrêmement réaliste. Là où on est, on creuse, on laboure le champ et c'est Dieu qui fera germer la moisson. Et c'est toute une sagesse humaine, et c'est surtout une sagesse chrétienne. Sagesse humaine parce qu'effectivement Benoît a hérité de la sagesse des vieux Romains. Là où on est installé, on fait régner la paix, la paix romaine, et les abbayes bénédictines ont gardé ce mot de paix. C'est un héritage à la fois évangélique et humain. Et sagesse profondément chrétienne car il n'y a pas d'autre moyen d'attendre le Royaume que de travailler, là où on est. C'est cela l'héritage bénédictin.
Au Moyen-âge fleurirent des ordres appelés "spirituels". Ils pensaient que le Royaume allait arriver tout de suite, alors ils prenaient la vie spirituelle de façon tout à fait extravagante. La spiritualité bénédictine est à l'opposé. Il n'y a pas de souci à se faire, de toute façon le Royaume viendra et la seule manière de l'accueillir, de l'attendre et de le préparer c'est de travailler humblement cet art de vivre là où on est.
On comprend le chemin du bonheur, on se l'assimile par sagesse, jusqu'au jour où il nous sera donné en plénitude. Vous voyez à quel point la règle de saint Benoît et son esprit ne s'adressent pas seulement à une sorte d'élite spirituelle qui serait capable de comprendre jusqu'en ses derniers tréfonds le moindre petit verset de la Règle. Même si cela est important pour les moines eux-mêmes, ou pour les oblats, ce n'est pas d'abord cela qui est visé. Saint Benoît reste fondamentalement un modèle pour tous les chrétiens, car on doit attendre le bonheur là où on est. Cela suppose une quantité d'espérance assez considérable pour savoir qu'il ne viendra pas ailleurs que de là où Dieu nous a mis !
Au cours de cette eucharistie, nous prierons par l'intercession de saint Benoît pour que cette sagesse nous soit donnée, à nous tous ici présents, à tous les chrétiens, et à tous les hommes. Que nous retrouvions véritablement cette sagesse qui ne va pas divaguer dans les hauteurs ou les projets si généreux et si beaux soient-ils, mais une sagesse qui se vit au jour le jour, dans l'attente de la seule chose qui puisse nous être donnée par Dieu, là où nous sommes : la grâce même du Royaume.
AMEN