ÉCOUTE MON FILS !

Pv 2, 1-9 ; Mt 19, 27-29
St Benoît - (11 juillet 1987)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

S

'il fallait, en quelques traits, caricaturer le moine, qu'il soit de la tradition bénédictine ou d'une autre des multiples traditions monastiques de l'Église, il ne faudrait sûrement pas choisir les caricatures bien connues, trop connues, banales, tout à fait mondaines et encore plus fausses que nous avons toujours dans l'esprit et l'imagination. S'il fallait caricaturer, c'est-à-dire souligner de façon un peu forte et parfois agressive les traits caractéristiques du moine, il faudrait faire une silhouette extrêmement fine, avec deux grandes oreilles, deux oreilles immenses, deux oreilles qui, au fond, cachent la silhouette même de la personne. Et puis il faudrait mettre, derrière ces oreilles, les mains du moine qui dispose son oreille comme un immense pavillon. Je crois que ce serait une vision beaucoup plus juste du moine que de lui arranger d'autres traits sous une forme de beaucoup plus d'abondance.

       Saint Benoît avait compris cela puisque la première parole de la Règle qui fut la sienne et qu'il a donnée à ses frères, c'est "Ecoute ! mon fils !" Et toute la tradition bénédictine, toute la spiritualité de Saint Benoît, toute la richesse que Saint Benoît peut encore apporter au monde d'aujourd'hui, c'est cet appel à l'écoute, dans un monde qui n'écoute plus rien si ce n'est lui-même, ce qui est la pire des attitudes pour rechercher la vérité et la sagesse. Je voudrais m'arrêter sur la signification de ces deux grandes oreilles que doit être la vie du moine, la vie de celui qui ne vit que pour Dieu. Mais, frères et sœurs, c'est aussi la situation de toute vie de baptisé. Alors il faudrait que chacun, aujourd'hui, puisse mesurer les oreilles qu'il a pour savoir s'il vit de la Parole de Dieu ou d'autres bruits.

       Vous avez entendu tout à l'heure ce très beau passage du livre des Proverbes qui est centré justement sur "l'accueil de mes paroles" dit le Seigneur. La Parole de Dieu c'est le centre même de notre foi, puisque nous l'affirmons dans le Credo, "le Verbe, la Parole, s'est faite chair." Elle était déjà chair dans l'Ancien Testament, mais simplement sous forme d'image, de figure, sous forme d'annonce, comme la semence dans la terre est déjà la chair de la tige et des feuilles et des fleurs et des fruits. Et l'auteur du livre des Proverbes savait que, pour rencontrer son Dieu, Sagesse qui vient du ciel, il fallait l'écouter dans la chair des choses, dans la chair du monde, dans la chair de sa propre vie. Et il fallait qu'il dispose sa vie à cette écoute incessante, profonde et heureuse de la Parole de Dieu. Et ensuite il dit : "Rends tes oreilles attentives à la Sagesse et incline ton cœur vers l'intelligence !"

       Car pour l'homme pieux, pour le juste, pour celui qui cherche Dieu, la Parole de Dieu, il la reçoit dans ses oreilles, mais si elle ne restait que là elle serait très superficielle. Comme on dit : elle entrerait par une oreille et sortirait par l'autre. Il faut donc que cette Parole de Dieu tombe dans le cœur de l'homme. Et pour cela il faut aussi qu'avec cette attention, cette écoute, cette disposition de ses oreilles pour entendre la Parole de Dieu, l'homme incline son cœur vers l'intelligence de cette Parole, vers la compréhension de cette Parole. Non pas de façon intellectuelle ou spéculative, mais de façon cordiale. Et nous savons que, dans l'anthropologie biblique, le cœur n'est pas d'abord le siège des sentiments ou de l'affectivité, mais de la volonté, de la décision. Et quand l'homme, qui a disposé ses oreilles à écouter la Parole de Dieu, ouvre son cœur, cela veut dire que cette Parole de Dieu va décider, en lui, de sa vie. Cette Parole de Dieu va devenir la Sagesse de sa vie. Cette Parole de Dieu va s'incarner dans sa vie, car il faut encore que la Parole se fasse chair, que la Parole de Dieu s'incarne dans notre vie.

       Ce cœur doit donc s'incliner vers l'intelligence de la présence de Dieu, de la connaissance de Dieu, de la naissance avec la Parole de Dieu, car l'incarnation du Christ ne se limite pas à sa personne. Elle doit s'étendre à la nôtre et à celle de toute l'Église et à celle de toute l'humanité, pour que nous puissions naître aussi, dans sa chair, en écoutant sa parole de toutes nos oreilles, et en la recevant dans l'inclination de notre cœur. "Incliner son cœur vers" pour s'approcher, pour entendre le murmure de l'autre, pour entendre le battement de son cœur, pour épouser son désir, sa volonté.

       Alors, et c'est là peut-être la grande leçon que nous donne Saint Benoît, "l'homme trouvera les chemins de l'équité, et il veillera sur ses fidèles, sur ses frères, sur ses compagnons. Et ceux-ci, avec lui, comprendront la justice, l'équité, la droiture". Et l'auteur du livre des Proverbes ajoute "toutes les pistes du bonheur."

       Je crois que c'est cela que nous pourrions, ensemble et chacun personnellement, retenir de ces quelques paroles de la Bible, et que nous pourrions demander à saint Benoît, cet homme qui a écouté la Parole de Dieu en inclinant son cœur uniquement vers cette Parole de Dieu, afin qu'elle se fasse chair dans sa vie et dans celle de ses frères. Mais pour cela il y a une disposition sine qua non, une disposition nécessaire, c'est le silence. Car on ne peut pas entendre la Parole de Dieu dans son cœur si le cœur n'est pas silencieux. On ne peut pas recevoir la Parole de Dieu dans ses oreilles si celles-ci bourdonnent continuellement de tous les bruits extérieurs ou de tous les bruits intérieurs.

       C'est vrai qu'aujourd'hui nous sommes un monde saoulé de paroles, de discours, d'interviews, de colloques, de lectures. Et probablement que nous ne savons pas entendre la Parole de Dieu. Beaucoup d'entre vous le disent : Je ne sais pas ce que Dieu veut me dire. Mais il n'y a qu'une réponse. "Est-ce que vous l'écoutez ? Est-ce que vous désirez incliner votre cœur vers cette Parole ? Elle est là. Elle n'a jamais été enlevée." Ce n'est pas la Parole de Dieu qui nous manque. C'est nous qui lui manquons, parce que notre cœur est un brouhaha permanent, c'est une place publique. Et si saint Benoît a demandé à ses frères de se retirer du monde, ce n'est pas pour construire des cloîtres d'abord, mais c'est pour trouver intérieurement le lieu du silence. Celui-ci n'est pas l'absence de bruit ou de paroles, mais c'est d'abord la conviction qu'il y a quelqu'un près de nous qui est tout pour nous et qui nous écoute et qui nous regarde et qui nous conduit, qui est la source de la Sagesse.

       Alors je crois qu'il est bon, qu'il est nécessaire de prier saint Benoît pour que l'exemple qu'il nous a donné et qui est encore tracé dans l'Église d'aujourd'hui par la tradition monastique bénédictine, qu'il puisse ouvrir notre cœur à cette Parole dont il a été amoureusement fou, cette Parole qu'il a murmurée, qui l'a séduit, qui l'a enthousiasmé. Cette Parole pour qui il a donné toute sa vie, et lui-même, alors est devenu pour ses frères, dans le silence, Parole de Dieu, invitation à l'écoute et donc guide sur les pistes du bonheur.

       AMEN