RÉFLEXIONS DEVANT LA MORT
Ep 2, 11a+12-22 ; Jn 20,24-29
St Thomas - (3 juillet 2010)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Saint Jean de Malte : "C'est bien moi !"
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rères et sœurs, "Heureux ceux qui croient sans avoir vu", nous pourrions rester sur la fin de cet évangile et ressasser indéfiniment cet épisode que nous avons entendu et qui souvent sert à opposer la raison et la foi, comme si nous étions invités à croire n'importe quoi, n'importe comment sans exercer cette intelligence que le Seigneur nous a donné.
Je voudrais explorer avec vous cette célébration à l'aune aussi de la raison pour laquelle vous êtes présents à la messe de midi, de prier pour nos défunts. Nous avons chanté tout à l'heure ce passage extrait aussi de l'évangile de Jean, c'est Thomas qui parle, et c'est peut-être aussi nous, bien sûr : "Nous ne savons pas où tu vas, comment en saurions-nous le chemin. Et Jésus dit à Thomas : Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie." C'est étrange de découvrir qu'on peut vivre avec quelqu'un pendant longtemps, les apôtres avec Jésus, c'est pendant à peu près trois ans, pour certains d'entre nous, c'est beaucoup plus longtemps, avec femme, mari, père, mère, c'est étrange de voir qu'il y a une familiarité qui à un moment donné semble se dérober dans la vie face à la proximité de la maladie, de la mort. Comme si tout ce que nous avions vécu auparavant, qui est si évident, se dérobe, et saint Thomas, alors qu'il connaît Jésus depuis un bon moment n'a pas tout à fait compris ce qui allait se passer, comme souvent nous-même, face à la maladie, face à la mort.
Je crois que les différents évangiles, mais plus particulièrement l'évangile de Jean nous permettent de dessiner quelques réactions face à la mort. Jésus meurt, il est mis dans le tombeau, et voilà que des femmes décidées se lèvent de bon matin et vont face à la mort, visiter Jésus mort dans son tombeau. Marie-Madeleine voit Jésus et ne le reconnaît qu'à la voix. A côté de ceux qui vont résolument sur le tombeau de celui qu'ils aiment en espérant voir, et quelquefois ils entendent, à côté de cette réaction on peut être tenté de se refermer sur nous-même, de rester comme dans ce Cénacle, de mettre comme une pièce entre nous et ceux qui nous ont quitté. C'est la majorité des disciples qui ne sortiront de cette pièce que appelés par ces femmes, qui, plus que tout, désiraient se confronter au tombeau et ce qu'il représente. Ces hommes sortent, c'est saint Pierre, saint Jean qui en dernier lieu se précipitent pour voir le tombeau vide.
Et puis, il y a saint Thomas que je trouve toujours aussi extraordinaire, parce que saint Thomas n'est pas celui qui va sur le lieu du tombeau. Ce n'est pas non plus celui qui reste enfermé dans le Cénacle, il est celui qui n'est pas là quand tout le monde est enfermé dans une pièce. Il est celui qui est dehors, dont l'évangile ne dit pas où il est. Mais j'aime à croire que saint Thomas est celui qui, comme beaucoup d'entre nous, a parcouru les rues de la ville en essayant de retrouver à travers certains lieux, certains endroits, la présence du Maître : le parvis du temple sur lequel Jésus est venu si souvent, où il a si souvent parlé, et puis peut-être aussi la piscine de Siloë et peut-être aussi d'autres lieux. Saint Thomas, j'ai envie de le croire, c'est ma foi à moi et l'évangile ne le dit pas, ce n'est pas grave, saint Thomas n'était pas là parce qu'il cherchait ailleurs que face au tombeau et dans une pièce, enfermé, il cherchait résolument des lieux qui lui rappelaient la présence bienfaitrice, fraternelle du Maître.
Vous me direz : il a manqué le coche, il n'était pas là quand Jésus est apparu. Ce n'est pas grave, parce que Jésus a remis ça ! Il a remis ça patiemment, et il est venu au cœur du Cénacle alors que la pièce était close pour rencontrer à nouveau les disciples et pour rencontrer saint Thomas. L'important dans cette main qui s'approche de la plaie ouverte du côté, l'important de ce doigt qui s'approche de ces mains qui ont été mises en croix, ce n'est pas encore une fois l'opposition entre la foi et le savoir ou la raison, c'est que d'une manière extrêmement paradoxale on ne saisit la puissance de la vie de ceux que nous aimons, que face à leur mort et à leur lieu de souffrance.
"C'est bien moi". Et non pas c'est bien moi parce que tu te souviens que j'ai guéri l'aveugle-né, c'est bien moi non pas parce que tu te souviens qu'à tel ou tel endroit j'ai dit cela. C'est bien moi et l'événement que Jésus rappelle à saint Thomas pour lui dire : c'est bien moi, paradoxalement, c'est la croix.
Frères et sœurs, si à ce moment-là nous sommes invités à venir, à nous pencher une fois encore sur les plaies du Christ, ou sur la maladie ou la mort qui a enlevé ceux que nous aimons, ce n'est pas pour nous y attarder, même si nous y sommes tentés, et quelquefois c'est normal, mais c'est pour découvrir qu'au cœur de la mort, coule le fleuve d'eau vive.
Frères et sœurs, chacun a son parcours. Certains considérerons que leur parcours est celui de Marie-Madeleine, d'autres pencheront plutôt pour les apôtres, d'autres encore pour saint Thomas, ce n'est pas grave. Le plus important, c'est de découvrir que chaque chemin mène au Christ parce que le Christ est patient, que le Christ nous accompagne sur ce chemin de la découverte de la puissance de la vie sur la mort.
Mais, il y a un moyen plus concret de découvrir la puissance de la résurrection et de la vie, c'est la puissance de la communauté des chrétiens, la puissance de la communauté des vivants et des morts. Le Christ a attendu une semaine pour apparaître à saint Thomas. Je ne sais pas si c'était pour respecter déjà le repos dominical et la messe, je ne crois pas, ce n'est pas le problème. En fait, Jésus n'apparaît pas personnellement à saint Thomas, il attend d'apparaître à la communauté des disciples, à la communauté des apôtres à laquelle s'adjoint à ce moment-là saint Thomas.
Frères et sœurs, c'est difficile, une communauté paroissiale, une communauté c'est aussi la manière de découvrir la présence du Christ qui élabore et qui construit la communauté des vivants du ciel et la communauté des vivants de la terre.
AMEN