AU-DELÀ DES ÉVIDENCES
Ep 2, 11a+12-22 ; Jn 20,24-29
St Thomas - (3 juillet 2002)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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n parle à trois reprises de l'apôtre Thomas dans l'évangile. La première fois, c'est avant la résurrection de Lazare quand Jésus dit à ses apôtres qu'Il va revenir en Judée pour visiter son ami qui vient de mourir, et les disciples lui disent : mais, c'est de la folie de remonter à Jérusalem, puisqu'ils veulent te tuer. Devant la détermination de Jésus, Thomas dit : "Allons et mourrons avec Lui". La deuxième fois où l'on nous parle de Thomas, c'est au cours du dernier entretien de Jésus avec ses disciples, après la dernière cène. Thomas demande à Jésus : "Nous ne savons pas où tu vas, dis nous le chemin ?" Et Jésus lui répond, "Je suis le chemin, la vérité et la vie". Puis la troisième mention de Thomas, c'est celle que nous venons d'entendre, c'est le doute de Thomas après la Résurrection, quand Jésus est apparu aux autres apôtres, Thomas étant absent, et qu'il déclare n'accepter de croire que s'il peut mettre les mains dans le côté de Jésus, et ses doigts dans ses plaies. Thomas est donc l'apôtre de la foi. Plus précisément, il est d'abord l'apôtre du doute. Nous pouvons dire avec saint Pierre Chrysologue qui nous commentait cet évangile aux vigiles d'hier soir :"Pourquoi la main du disciple a-t-elle frappé à nouveau ce côté ouvert par la lance du soldat ? Pourquoi toi seul Thomas, demandes-tu que les blessures te soient présentées comme des preuves pour ta foi ?" Il y a un premier mouvement de notre part, c'est de trouver que Thomas est un mauvais disciple, puisqu'à la différence des autres, l'apparition de Jésus ne suffit pas à le convaincre, puisque voir Jésus ne combla pas sa foi, puisqu'il veut des preuves tangibles, et qu'il veut mettre la main dans les plaies. Puisqu'en quelque sorte, comme le dit saint Pierre Chrysologue, il vient renouveler les douleurs de Jésus dues à la fureur des coups.
Certes, Thomas a fait preuve d'exigences incroyables. Il a voulu que la Résurrection du Christ ne lui soit pas seulement manifestée, mais qu'en quelque sorte, elle lui soit démontrée. Il a voulu une preuve avant de croire. La foi pourtant, nous dit saint Paul, c'est l'adhésion à ce que l'on ne voit, à ce qui ne peut pas se prouver, la foi c'est ce sceau de l'adhésion de notre cœur au-delà des évidences, au-delà des preuves qui manquent, au-delà de toute démonstration. Thomas donc, doute, il ne fait pas l'acte de foi que pourtant les autres disciples ont fait, et qui nous est demandé, car nous n'avons pas plus de preuves que lui.
Thomas donc, nous met en face du problème de la foi. Jésus va accepter l'exigence de Thomas. Il va lui montrer ses plaies, les traces des clous dans ses mains et ses pieds, la trace de la lance dans son côté, Il va se laisser toucher par Thomas pour qu'il puisse dépasser ce doute, cette réaction première de refus de s'abandonner au mystère. Mais là ne s'arrête pas le rôle de Thomas dans l'évangile. Tout d'abord comme le remarque saint Pierre Chrysologue : "Votre amour frères, aurait aimé qu'après la Résurrection du Seigneur, l'impiété ne laisse de doute chez personne. Mais Thomas portait non seulement l'incertitude de son cœur, mais celle de tous les hommes". Il est un peu léger de notre part de reprocher à Thomas d'avoir voulu des preuves, d'avoir voulu une démonstration là où l'adhésion de la foi aurait dû suffire, nous qui sommes si lents à croire, nous qui avons tant de difficultés à ouvrir notre cœur au mystère de Dieu, nous qui sommes si souvent traversés par le doute, par l'incertitude, par cette sorte de besoin d'avoir tangible, à toucher des preuves pour croire. Il est facile de reprocher son attitude à Thomas, il serait plus constructif de reconnaître dans son attitude, le prototype de la nôtre. "Si Thomas a douté, continue saint Pierre Chrysologue, et je crois que c'est très profond, ce n'est pas seulement en vertu de son tempérament, de quelque chose qui manquait à sa vie spirituelle, mais c'est pour être le résumé de tous ces manques de foi, de toutes ces difficultés à croire qui parsèment nos cœurs, le cœur de tous les hommes, le cœur de non seulement de tous ceux qui ne sont pas chrétiens, mais aussi des chrétiens à travers l'histoire".
Nous devons d'une certaine manière plutôt que de reprocher à Thomas, son attitude, reconnaître que c'est très souvent la nôtre et qu'il a dit tout haut ce que nous pensons tout bas, il a manifesté ce qui se tapît dans le cœur de tous les hommes et d'abord dans notre propre cœur. Oui, nous sommes comme lui, malades du manque de foi, nous sommes incorrigiblement épris de preuves et de démonstrations, et le rationalisme est une tentation qui est cachée au cœur de tous les hommes et de chacun d'entre nous, si nous sommes assez lucides et courageux pour le reconnaître. Thomas a eu ce mérite de reconnaître le doute dans son cœur et de le dire à haute voix. Il a eu le mérite de ne pas avoir honte devant le Seigneur de cette demande pourtant indue, qui naissait dans son esprit, cette demande d'avoir des preuves. Jésus a accepté de se prêter à cette démonstration ? Jésus accepte de nous prendre, comme Il a pris Thomas, tels que nous sommes, avec la faiblesse de notre foi.
Mais là ne s'arrête pas encore le rôle de Thomas, car quand il voit le Christ lui offrir ses plaies, quand il voit le Christ lui offrir son côté transpercé, "que ces blessures que tu ouvres à nouveau laissent couler la foi dans tout l'univers, elles qui ont déjà versé l'eau du baptême et le sang du rachat," nous dit saint Pierre Chrysologue prêtant ses paroles à Jésus. Que ces blessures que tu touches te conduisent au-delà de l'exigence maladroite de ton doute, qu'elles te conduisent plus loin que cette difficulté à croire qui est dans ton cœur, qu'elles te conduisent jusqu'au cœur même du mystère, car Thomas, en touchant les blessures du Christ, ne reconnaît pas seulement comme vivant Celui qu'il croyait mort, ne reconnaît pas seulement comme portant en lui éternellement les marques de son amour, Celui qui est mort et ressuscité par amour pour nous et pour lui, Thomas, tout d'un coup, franchit toute la distance qui sépare la constatation qu'il vient de faire, de l'acte de foi réel en s'écriant : "Mon Seigneur et mon Dieu". Il voit un homme, il reconnaît cet homme. Il voit vivant quelqu'un qu'il croyait mort. Il reconnaît les plaies de Celui qui est mort pour lui et pour nous, et tout d'un coup, il découvre que cet homme n'est pas seulement un homme qu'il a aimé, mais Il est "Mon Seigneur et mon Dieu". Le contact avec les plaies du Christ lui fait découvrir la réalité profonde de la divinité du Christ. Le Christ se révèle comme Dieu à Thomas, non pas à travers un miracle, non pas à travers une apparition grandiose. Il se révèle comme Dieu à travers les traces même de son amour infini. C'est le contact vital de Thomas avec le côté transpercé, avec les traces des clous, qui lui fait découvrir que cet homme qu'il aime, cet homme qu'il a suivi, cet homme qu'il croyait mort et qu'il découvre vivant, cet homme n'est pas seulement un homme, Il est l'amour, c'est-à-dire Dieu, "Mon Seigneur et mon Dieu".
Voilà l'itinéraire de la foi de Thomas. Certes, il est parti du doute commun, du doute qui existe dans beaucoup de cœurs. Mais à partir de ce doute, il a fait l'expérience vécue, vitale, du contact la plus intime avec le Seigneur dans son amour infini et reconnaissant cet amour, à travers les plaies, à travers le côté transpercé, il s'est en quelque sorte, agenouillé, prosterné devant Dieu. Il a reconnu Dieu à son amour. Il a reconnu Dieu aux traces de son sacrifice. Il a reconnu Dieu aux traces du don infini qu'Il avait fait lui-même.
Que saint Thomas soit donc pour nous un guide dans le chemin de notre foi. Qu'il nous permette d'abord de ne pas faire comme si nous croyons, qu'il nous apprenne à regarder avec lucidité dans notre cœur et à y dénicher tous les doutes, toutes les incertitudes, tous les manques de foi pour que nous acceptions de les remettre sous le regard de Dieu. Qu'il nous apprenne par-delà ce qui était une sorte de preuve tangible, à entrer dans l'intimité du contact vécu avec le Christ pour y découvrir non pas seulement la matérialité du fait que Jésus est vivant, mais y découvrir le mystère de l'amour infini de Dieu, et que par-delà nos difficultés à croire, nos doutes découverts, nous entrions dans cette profondeur du mystère et que nous nous laissions entraîner jusqu'au bout de la révélation de l'amour de Dieu.
AMEN