CROIRE SANS TOUCHER
Ep 2, 11a+12-22 ; Jn 20,24-29
St Thomas - (3 juillet 1990)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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rivilégié Thomas qui a pu constater de son doigt, de ses mains, la vérité du Christ Ressuscité, du Christ crucifié et ressuscité. Nous pouvons avoir à l'égard de Thomas comme une certaine envie d'avoir pu ainsi facilement se convaincre en lui-même, effacer, éteindre son doute pour que l'éclatante nouvelle de la Résurrection pénètre son cœur, l'ensemence et qu'il puisse ainsi devenir cet apôtre qui dit-on d'après la Tradition est allé évangéliser l'Inde. Dans la région de Malabar, les chrétiens se disent encore : "les chrétiens de saint Thomas."
Curieuse tradition qui attribue à Thomas, l'homme qui doute, l'évangélisation de cette partie du monde habitée par une autre sagesse, hindouiste ou bouddhiste, qui s'est toujours posée comme une recherche fondamentale de Dieu de la part de l'homme. C'est cet ensemble extrêmement complexe, extrêmement riche, dans une culture très ancienne, qui tente par son moyen de comprendre le monde et d'accéder à un état de perfection. Le Concile a coutume de la désigner par "les sagesses humaines", non pas pour la déprécier par rapport à la révélation judéo-chrétienne mais pour lui donner sa pleine valeur d'être une recherche par l'esprit, par la spiritualité que l'homme peut trouver par lui-même.
Contrairement aux apparences, Dieu ne répond pas à saint Thomas par une preuve tangible. Sinon il n'y aurait pas ce petit verset qui suit le moment où Thomas touche Jésus qui dit : "Heureux ceux qui croiront sans avoir vu !" C'est comme si saint Jean nous : disait, pour vous, pauvres gens, vous n'êtes plus dans la situation de Thomas, il vous faut croire sans toucher. C'est une lecture un peu réductrice de penser que le Christ a voulu se laisser toucher par un seul, Thomas, et que tous les autres se débrouilleront comme ils pourront avec la foi pure, comme on dit parfois. Il y aurait un anti-message évangélique dans cette façon de lire ce passage, façon qui donnerait à Thomas un privilège absolument non-partageable par les autres. C'est vrai que nous avons souvent envie de lire cet évangile de Thomas comme étant la façon dont le Christ a répondu avec perspicacité à cet homme qui voulait toucher pour croire. Les tableaux représentent souvent Thomas qui fouille ardemment le côté du Christ en posant son doigt.
Indépendamment de ce contexte physique, qu'il ait ou non touché Jésus, on n'en sait rien. L'évangéliste qui est si amateur de détails ne dit pas que Thomas ait vraiment touché Jésus. Cela reste dans le mystère passé. Par contre, ce qui est vrai, c'est ce qui permet à Thomas de s'écrier : "Mon Seigneur et mon Dieu !" c'est la vue de la croix. C'est la vue de la croix inscrite dans la chair du Christ. C'est la vue que la croix y est à la foi présente et dépassée. L'affirmation de Thomas ne tient pas tellement au matérialisme dont Thomas aurait été le seul à user et à abuser, mais tient à la visibilité que la croix, en ce monde, dans le corps du Christ, est vaincue. Ce qui veut dire pour nous, en ce jour, que la preuve de Dieu c'est tout homme, toute femme, tout évènement dans lequel la croix est visible ainsi que le dépassement de cette croix. Nous avons là la même preuve que celle que Jésus propose à Thomas mais qui n'est pas une preuve matérialiste mais théologique. Ce qui est la preuve de l'existence de Dieu et de sa force par rapport à la mort, c'est tout élément visible où la croix s'est inscrite, toute souffrance à travers laquelle est visible déjà la lumière de la résurrection, la lumière de la victoire définitive.
Alors ne nous lamentons pas sur notre condition de pauvres errants par rapport à Thomas. Ne regrettons pas de n'avoir pas été avec lui pour toucher Jésus. Si saint Jean prend bien soi de nous rapporter ce fait, ce n'est pas pour nous faire monter les larmes aux yeux en nous disant : vous n'y êtes pour rien, mais vous ne toucherez pas Jésus ! Au contraire, c'est pour nous montrer que l'essentiel de la visibilité et de la crédibilité de Jésus est dans toute croix devenue gloire. Dans le monde, nous en avons de multiples exemples qui nous permettent, dés maintenant, de voir la gloire transparaître dans la croix. Tout homme, toute femme dans sa souffrance, dans sa maladie, tout pays déchiré, tout conflit humain revêt déjà, contient déjà cette résurrection et constitue la preuve "selon saint Thomas". Dans votre propre vie, vous connaissez cet endroit de ténèbres, de douleur ou de partie stérile qui ont connu, qui vont connaître ou qui connaissent des lueurs de résurrection. C'est cela la preuve selon saint Thomas. Toute plaie, non pas cicatrisée car la plaie est toujours béante dans le corps du Christ, toute plaie qui permet quand même à l'homme d'être debout est la preuve que le Christ est vivant en lui et le fait participer à sa pleine résurrection. Ne soyons pas de ceux qui voudraient bien "mettre le doigt" sur ce qui nous permet d'avoir la foi. Ne soyons pas de ceux qui voudraient bien ajouter à leur connaissance quelque chose d'un peu plus tangible. La foi est la foi. Il nous faut apprendre à voir. Il nous faut apprendre à voir les preuves qui existent mais que ne sont pas celles que nom voudrions trouver, en tant qu'hommes. Elles sont toujours dans ce qui est le plus petit, le plus pauvre le plus opprimé mais qui contient une promesse de résurrection et nous sommes dans cette promesse.
AMEN