PORTRAIT CONTRASTÉ
Dn 10, 4-6 + 9-12+18-19 ; Mc 11, 1-25
St Louis de Gonzague - (21 juin 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Le Bizot : Saint Louis de Gonzague
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rères et sœurs, on a fait autour de Louis de Gonzague une espèce de légende dorée qui a considérablement affadi le personnage. En réalité, c'est une figure extrêmement forte, aux traits bien nets, que nous célébrons aujourd'hui. Pour avoir une idée de ce qu'a été Louis de Gonzague, il faut se souvenir que la maison des Gonzague est une des grandes maisons du Nord de l'Italie, les ducs de Castiglione, qui possédait la forteresse de Mantoue (ainsi, quand on va à Mantoue, on va chez les Gonzague !), et cette famille n'a vraiment rien d'édifiant.
Toute cette famille a vécu sans arrêt dans des intrigues criminelles, des règlements de comptes absolument épouvantables, une richesse scandaleuse constituée par un système de taxes et d'impôts qui étaient sans doute le plus rigoureux et le plus dur de toute la péninsule italienne de l'époque. C'étaient des gens qui aiment jouer, le père s'était couvert de dettes au jeu et le jeune Louis avait été remettre de l'ordre dans les affaires de la famille même quand il était déjà chez les jésuites. C'était surtout une famille dans laquelle le sens de la culture était quand même lié à une sensualité assez débridée. Pour vous donner une idée, ils avaient fait peindre un décor pour un opéra privé dans le château de Mantoue, par Mantegna, et ce décor était tellement obscène, que même à la cour du roi de France on n'en a pas voulu !
C'est dans cette atmosphère-là qu'est né en 1568, a vécu et a grandi Louis de Gonzague. L'année de sa naissance, le Concile de Trente ne préoccupait guère la famille de Gonzague.
C'est un peu un miracle que ce jeune homme ait eu une force de caractère absolument inouïe pour ne jamais tremper dans ces situations. C'est pour cela qu'on dit dans l'oraison : "sa pureté et son innocence". En réalité, avant de penser tout de suite aux problèmes sexuels, il faut surtout penser aux problèmes éthiques fondamentaux d'une simple honnêteté de vie qui était absolument l'exception en tout cas dans cette famille qui était très corrompue. Ils étaient deux frères, Rodolphe et Louis, et Louis qui était l'aîné aurait dû reprendre les affaires de son père, mais il a refusé. A dix-sept ans, il prend une décision, car il était majeur, il décide donc d'entrer dans les ordres. Il a cédé son droit d'aînesse à son frère Rodolphe, comme Esaü à Jacob. Ce qui est tout à fait typique, c'est que la décision de Louis a été sa bouée de sauvetage. Il a mis le comble au scandale de sa décision en décidant de rentrer chez les jésuites. Contrairement à ce qu'on pense, l'ordre n'avait pas encore exactement l'orientation qu'il a prise par la suite. Louis a choisi les jésuites parce qu'on devait vivre véritablement et de façon stricte, le vœu de pauvreté. Il était donc sûr de ne pas avoir à régler aucun problème ni d'héritage, ni de possession. Ce qui n'empêche que comme c'était le seul de la famille à avoir la tête sur les épaules, car les autres étaient complètement possédés par leurs passions, quand la famille menaçait la ruine, c'est encore au jeune Louis de Gonzague qu'on a fait appel pour essayer de réguler les problèmes. Le père venait de mourir, criblé de dettes de jeu et Rodolphe était dans des situations politico-économiques invraisemblables. Louis a réussi à mettre de l'ordre dans tout cela.
C'est à ce moment-là qu'il est entré au noviciat à Rome et que là, il a dû lutter lui-même lutter contre l'atmosphère ambiante. Quand on a dû faire appel aux médecins pour le soigner, ceux-ci se vantaient dans Rome d'avoir pu toucher le pouls de l'un des Gonzague, on touche là du doigt la bêtise de l'époque : les médecins étaient honorés et se faisaient gloire d'avoir tâté le pouls du jeune Louis, tellement la famille était illustre, mais malheureusement pas pour des questions de vertu.
Devenu jeune religieux, son idée était de partir comme saint François Xavier, pour évangéliser l'Orient. Il a été dès le début contrarié parce que ses supérieurs jésuites sachant qu'il était un Gonzague, avaient d'autres visées sur lui : ils auraient voulu qu'il soit général de l'ordre. C'est quand même l'époque où Borromée avait été cardinal à quatorze ans, on aurait donc pu le nommer "général" des jésuites à dix-huit ans sans susciter des problèmes. Il a refusé, il n'a rien voulu savoir, et ce qui a tout changé c'est la peste qui a envahi Rome et une bonne partie du pays. C'est lui-même qui a décidé d'aller soigner les pestiférés. Là encore, on s'imagine que soigner les pestiférés à cette époque, c'était la générosité, l'abnégation. Mais il a été contaminé par un pestiféré, il en est mort. Ce dont il faut bien se rendre compte c'est l'ambiance qui régnait dans ces hôpitaux de pestiférés. Ce n'était pas des endroits où l'on se mettait à genoux devant les malades pour réciter les prières de la bonne mort. C'était une atmosphère insupportable de blasphèmes, d'obscénités, Louis était au milieu de tout cela et a soigné les malades dont il entendait les imprécations et les blasphèmes parce qu'ils étaient furieux d'avoir la peste et ils se révoltaient contre Dieu, et lui, essayait d'annoncer quand même à ces gens-là qu'il fallait mourir de la façon la plus décente possible.
On imagine un garçon préservé. C'est un peu l'image qu'on a entretenu de Louis de Gonzague. Ce n'est pas vrai du tout, c'était un garçon très exposé, à la fois familialement, publiquement et même dans son ordre religieux et dans son travail à la fin de sa vie pour soigner les pestiférés, il y avait là ce que la fin du seizième siècle dans les États Pontificaux et de l'Italie du Nord, traînait et qui n'était pas nécessairement de plus édifiant et de plus remarquable. A ce moment-là, le Concile de Trente n'a pas encore réalisé de réformes. Le milieu ecclésiastique est encore un peu pourri comme on le dirait aujourd'hui, et le milieu de vie de l'Église est au bord du désespoir. C'est cela qui est extraordinaire, que ce soit la figure de Philippe Néri que nous avons fêté il y a peu de temps, ou celle de Louis de Gonzague aujourd'hui, ce sont des gens qui ont su garder une sorte de dynamisme, de force de caractère et de sens de Dieu au service des autres, et de l'annonce de l'évangile tout à fait extraordinaire.
Je crois qu'aujourd'hui encore, c'est dans ce sens-là que Louis de Gonzague peut être véritablement un peu une lumière dans la manière dont sa brève vie s'est accomplie (il est mort à vingt-trois ans). Il a su garder cette force de la vie de la grâce et de l'Esprit Saint en lui pour témoigner d'une façon presque intransigeante de l'absolu de l'évangile. C'est le contraire même du discours qui lâche tout, c'est le contraire même du renoncement parce que c'est trop difficile. C'est le signe même de cette force qui face aux difficultés à ce qui apparemment est sans issue, permet avec la grâce de Dieu de pouvoir poser un signe qui est devenu effectivement, même s'il n'a pas toujours été bien compris, un signe de la puissance de l'évangile face à la faiblesse et la fragilité de la vocation de cet homme-là.
AMEN