À CHACUN SA SAINTETÉ, DANS LA DOCILITÉ À L'ESPRIT
Si 24, 16-22 ; Mc 10, 13-16
St Louis de Gonzague - (21 juin 2004)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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a galerie des saints que nous propose l'Église est une galerie riche, variée, paradoxale de contradictions et de couleurs. Avec saint Louis de Gonzague, nous avons là un exemple très marqué. J'avais envie de comparer saint Louis de Gonzague qui est mort atteint par la peste, parce qu'il n'a pas pris les précautions nécessaires pour s'en protéger, avec le grand, l'antique et le noble saint Polycarpe de Smyrne qui est mort tout aussi martyr, mais à quatre-vingts ans passés. Vieillissant un peu, je préfère Polycarpe à saint Louis de Gonzague, j'ai passé l'âge de saint Louis qui avait effectivement manifesté une sorte de verdeur, de ferveur, on pourrait dire les deux, qui sont le propre de l'adolescence et de la post-enfance. On trouve saint Louis de Gonzague à l'âge de seize ans, à la cour de Philippe II, en train de contester les mœurs des adultes, se protégeant ainsi de toute impureté et demandant à rentrer chez les jésuites. Cette autorisation lui fut accordée quelque temps après, et il se donna corps et âme pure, à cet évangile, mais il le fit avec la psychologie d'un garçon de vingt-trois ans.
C'est pourquoi je profite de saint Louis de Gonzague pour réfléchir à une chose assez importante, qui est la manière dont on grandit dans l'évangile. Je profite aussi du fait que nous soyons en chapitre actuellement et qu'il nous faut voter pour un prieur, et je recommande la communauté à votre prière et à la sienne. Il me semble que, (sommes-nous une communauté nouvelle, je n'en sais rien, je pense que nous ne le sommes pas), mais une communauté se mesure à la manière dont elle ne vit pas toujours une fausse radicalité, un faux jusqu'au-boutisme. De nombreuses communautés nouvelles, en raison de ce monde désillusionné dans lequel nous sommes, très désenchanté, très désidéalisé, certaines communautés nouvelles sont comme des poches de résistance d'un idéalisme évangélique. Mais l'idéalisme évangélique, si vous me permettez quelque retour psychologique sur l'idéalisme, c'est une construction de sa propre subjectivité, mais ce n'est pas encore la vie de l'évangile. C'est une façon d'imaginer la manière dont je pourrais moi, répondre à Dieu, mais c'est plein de ce que je pense de moi et de ce que je pense de Dieu. Un jour, il faudra se dépouiller de ces images-là, non seulement de celles que j'ai, ce de que je pourrais être pour Dieu, mais même des images de Dieu. J'ai accompagné récemment un prêtre qui est mort et qui disait dans sa longue agonie : même la maladie m'a encore dépouillé de choses dont je pensais m'être débarrassé. On n'aura jamais fini de se dépouiller de ces images, de ce qu'on voudrait bien dire à Dieu, mais ce n'est pas cela que Dieu choisit en nous. Nous ne savons pas à l'avance ce que Dieu choisit pour son Royaume en nous. Une communauté nouvelle se mesure à la manière dont elle accepte que ses membres mûrissent leur propre manière d'être à Dieu. Comme le disait une ancienne religieuse d'un ordre plus traditionnel, j'en ai assez de vivre toute ma vie de religieuse dans un noviciat. On ne vit pas toute sa vie dans un noviciat, n'en déplaise aux deux novices de notre communauté, il y a un moment où l'on quitte le noviciat, et heureusement, Dieu soit loué ! Cette sœur tout à fait vénérable, était abbesse de sa communauté et elle me disait : j'en ai assez d'être jugée par les jeunes sœurs comme étant trop molle, parce qu'évidemment, je ne vis pas la même radicalité jusqu'au-boutiste qui caractérise le premier élan de la vocation. En vieillissant, on a l'impression de se fabriquer des compromis ou des compensations, et qu'on perd la foi et la vocation. Il y a une ré-appropriation de sa vocation et la communauté doit être le lieu à la fois d'un horizon très ferme de l'évangile vers lequel nous allons tous ensemble, et en même temps, chacun à son rythme, avec ses propres compétences et ses propres talents, sinon, nous formons une armée de zombies ou ce clones, et au fond, tout le monde est mort là-dedans.
Il y a donc une manière propre à chacun de nous, tout en étant dans le groupe, d'être nous-même. C'est tout l'enjeu de la vocation religieuse et de la vocation chrétienne, d'être à la fois dans l'Église ou dans le groupe dans lequel nous sommes en accord de sensibilité, et en même temps d'être nous-même sans nous trahir, et sans croire qu'il faut nous trahir pour répondre à Dieu. Nous n'aurons jamais assez visité nos cellules internes, le bout de nous-même, pour essayer de répondre authentiquement à l'appel de Dieu. Et c'est cet appel authentique qui sera un véritable témoignage pour le monde, et non pas une pure figure d'apparence. Méfions-nous dans l'Église de donner une sorte d'apparence de réponse heureuse et pleine à l'évangile, alors que nous sommes toujours en retard par rapport à cette réponse heureuse et pleine. Souvent j'ai constaté pastoralement que nos propres hésitations sont, sur le plan du chemin de la foi, parfois un meilleur témoignage que l'adhésion joyeuse et exaltée que nous voudrions en donner. Au fond, quand nous témoignons très humblement de la manière dont nous claudiquons sur le chemin de la foi, nous témoignons plus authentiquement que ceux qui comme nous, claudiquent et boitent, plutôt que de croire que nous avons déjà appris à voler de nos propres ailes.
Il y a donc une manière dont chaque communauté doit à la fois tenir ferme l'horizon de l'évangile sans pour autant imposer la manière d'y répondre. Il y a une sorte d'équilibre à trouver, quand on quitte la phase d'idéalisation pour une autre phase plus totale, plus complète et qui consiste à répondre avec tout ce que nous sommes, du bout des orteils jusqu'à la racine des cheveux. C'est-à-dire que toute notre subjectivité se trouve visitée par l'Esprit de Dieu et cette réponse, est cette docilité à Dieu.
Je prends un dernier exemple. Quand on fait du sport, on vous apprend des tas de techniques, on vous apprend comment tenir sa raquette, on vous apprend comment sauter. Et puis, un jour, vous allez tenir votre raquette à votre manière, parce que c'est votre manière à vous, et cette manière-là montrera si vous êtes un champion ou pas un champion au tennis ou au saut à l'élastique.
En matière de christianisme qui est toujours une question un peu sportive, nous avons à répondre avec ce que nous sommes à l'évangile, sans pour autant trahir le groupe ni nous trahir nous-même. Et c'est ce double mouvement qui donne l'envie et la qualité d'être ensemble, et même d'être ce que je suis singulièrement devant Dieu. Que le Seigneur nous aide à répondre avec une sorte d'authenticité et d'humilité pleine. Nous aurons toute notre vie pour attendre l'heure où Jésus nous dira : "M'aimes-tu ?" Mais ce n'est pas à nous de décider de l'heure, ni de savoir comment nous y répondrons. L'Esprit que nous accueillons progressivement en nous y répondra à notre place, au moins c'est notre prière et notre demande que nous pouvons formuler devant Dieu.
AMEN