SAINTETÉ AUSTÈRE

2 R 2, 19-25 ; Mt 10, 1-16
St Louis de Gonzague - (21 juin 1994)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

J

e voudrais rappeler un petit chapitre de l'histoire de l'Église, celui qui justement est illustré par la sainteté de Louis de Gonzague. A première lec­ture, cette sainteté n'a rien de vraiment séduisant parce que c'est le côté le plus austère, le plus provo­cant de la piété jésuite de l'époque. En réalité, quand on y regarde de plus près, cette sainteté est assez fas­cinante parce qu'elle révèle la manière dont la sainteté dans l'histoire de l'Église, a comme une sorte de force d'accommodation, pardonnez-moi ce terme un peu jésuite, à la culture et au milieu ambiant dans lequel naissent les saints. C'est bien connu, c'est une loi biologique fondamentale, les espèces, les essences végétales s'adaptent toujours au terrain et elles sont toujours, dans leur fluctuation, dans leur germination, dans leur fécondation, solidaires des éléments nutritifs dans lesquels elles plongent leurs racines.

Précisément, c'est un peu le cas de saint Louis de Gonzague. Ces années 1570-1580 qui marquent le moment où vit saint Louis de Gonzague sont une sorte de reprise de souffle après un terrible séisme spirituel qui a fracturé en deux la vieille Europe médiévale. La Réforme a eu lieu soixante-dix ans plus tôt, et l'Église d'Occident n'a pas su faire face et les courants de la Réforme l'ont largement emporté sur l'Église catholique. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle les souverains catholiques, à certains moments, ont dû réagir comme Marie de Médicis avec une fermeté invraisemblable, parce que pour eux, il s'agissait, au nom de la raison d'Etat de maintenir la cohésion religieuse. C'est parce que le protestantisme, la Réforme avait réussi à être la loco­motive spirituelle d'une bonne partie de l'Europe. Par conséquent cela signifiait une fracture non seulement au plan religieux, mais aussi au plan social et politi­que car jusque-là on raisonnait dans les termes sui­vants. On pensait que la société vivait naturellement sa religion et que la cohésion socio-politique et la cohésion religieuse c'était pratiquement tout un. On s'était bagarré là-dessus plus tôt avec Boniface VIII et Philippe le Bel, les Français avaient montré mauvais esprit, comme d'habitude, mais enfin, finalement la question avait été résolue.

Au fond, la sainteté pouvait s'inscrire dans ce cadre social représenté par les abbayes les moines et les mendiants qui avaient été la dernière production de sainteté dans l'époque médiévale. Par conséquent, c'était une sainteté parfaitement cadrée. Il y avait l'institution monastique et l'Église comptait essentiel­lement là-dessus.

Quand l'Église s'est aperçue que toutes ces ré­férences-la, d'une certaine manière, s'écroulaient, il a fallu trouver d'autres cadres de référence. Et il faut bien dire, et c'est le grand service que la Compagnie de Jésus a rendu à l'Église, car elle en a rendu quel­ques-uns, il faut bien dire que ce que la Compagnie a fait à ce moment-là, c'est de proposer un nouveau modèle de sainteté. Et comment ? C'est un modèle de sainteté qui s'inspire beaucoup des grands idéaux hu­mains de l'époque. A partir de la deuxième moitié, du seizième siècle commencent à se manifester dans l'expérience esthétique et plus spécialement dans la littérature, des courants qui exaltent l'héroïsme indivi­duel. Ce sont les romans de chevalerie, c'est Don Qui­chotte, c'est ce qui sera plus tard chez nous le Cid, le héros cornélien. Tout cela est un grand mouvement dans lequel la société qui est bridée au point de vue de sa cohésion religieuse et politique par la crise de la Réforme, retrouve des points de référence, des mo­dèles dans des expressions esthétiques et surtout dans une sorte d'idéal de la personnalité héroïque, le che­valier, le militaire. C'est Cyrano de Bergerac dans la réalité et tous ces gens-là.

Et chez les Jésuites, je crois que ce qu'ils ont découvert, c'est qu'il devait y avoir une sorte de sain­teté "chevaleresque". C'est la raison pour laquelle, on peut dire que toute l'aventure de la sainteté des Jésui­tes, depuis la fondation, a développé un style de sain­teté chevaleresque. Souvenez-vous des Exercices de saint Ignace, où il s'agit essentiellement de savoir sous quel étendard on va se rallier, souvenez-vous de l'enracinement militaire de saint Ignace lui-même, souvenez-vous de cet admirable mouvement de conquête missionnaire qu'ils ont organisé aussi bien en Amérique que dans ce qu'on appelait "les Indes" avec saint François Xavier, souvenez-vous de cet étonnant mouvement de reconquête de l'Europe du Nord et de l'Europe Centrale qui ne s'est pas seule­ment opérée par des œuvres militaires au moment de la guerre de Trente ans, mais également par l'implan­tation des maisons de Jésuites et des collèges.

Bref, les Jésuites ont développé à ce moment-là un style de sainteté chevaleresque qui a quelque chose d'excessif, elle est "baroque". C'est une sainteté baroque et Louis de Gonzague qui renonce à la Prin­cipauté de Mantoue dont il devait être l'héritier qui se fait Jésuite, et qui dans des gestes tout à fait héroïques comme celui de soigner des pestiférés, montre dans une sorte d'inscription d'image sociale d'une sainteté qui doit exister dans la société selon la figure du héros et du chevalier. Je crois que cela a duré un certain temps dans l'Église. Et en même temps que celle-là commençait à se dessiner une autre vague de sainteté, elle beaucoup plus française, dont le grand représen­tant est saint François de Sales, quelque chose de beaucoup plus intérieur, de beaucoup plus intime et qui se centrera avec l'Ecole de saint Sulpice, Mon­sieur Ollier, saint Vincent de Paul. Non pas du tout sur l'image de l'héroïsme, mais sur l'image d'une sainteté complètement immanente à la vie quoti­dienne. Mais pour l'instant, à l'époque de Louis de Gonzague, c'est cette autre figure de la sainteté qui prédomine.

Je sais qu'aujourd'hui elle n'a pas toujours très bonne presse car elle nous paraît un peu voyante, un peu "baroque", elle ressemble à toutes ces grandes églises de Rome dans lesquels on ne sait plus si on est dans un décor d'opéra ou un décor religieux. Mais en réalité, c'est la manière dont l'Église, à cette époque-là, après de terribles secousses de la Réforme, a es­sayé de retrouver un enracinement de la sainteté dans la société. C'est pour cela que nous pouvons prier saint Louis de Gonzague pour que, par son interces­sion, soient renouvelés dans l'Église, peut-être pas des modèles sociaux de sainteté chevaleresque et baroque, mais tout de même un certain profil de la sainteté dans nos sociétés actuelles. Parce que je crois qu'il est nécessaire, à certains moments, d'avoir comme des points de référence, d'avoir comme des modèles qui éclairent, qui jettent une lumière et qui permettent, petit à petit, à l'Église de comprendre que, dès ici-bas, dans sa manière de vivre, dans sa manière d'être au milieu des hommes, elle reflète déjà quelque chose de l'absolu du Royaume de Dieu pour nous.

 

 

AMEN