UNE ASSOCIATION PARADOXALE
Ac 12, 1-11 ; 2 Tm 4, 6-8 + 16-18 ; Lc 9, 51-62
SS. Pierre et Paul - (29 juin 2013)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Pierre et Paul - Bannière de procession - Ardentes
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rères et sœurs, fête des apôtres Pierre et Paul, je ne sais pas si c'est l'usage, mais cela nous paraît tellement courant et normal de dire Pierre et Paul qu'on ne se rend pas tout à fait compte que la constitution du tandem n'était pas aussi évidente qu'on ne pourrait le croire. En effet, il y a une sorte de différence et de disparité presque entre Pierre et Paul qui est énorme. Leurs itinéraires ne sont pas les mêmes, le pêcheur de Galilée, un homme modeste, tempérament un peu fougueux mais soupe au lait qui retombe très vite, l'autre, une sorte d'universitaire rabbinique qui connaît très bien le monde païen, qui a une ouverture universelle par sa culture, son enracinement dans la ville de Tarse, et ensuite les meilleures études auprès des meilleurs rabbis de Jérusalem. Leur itinéraire d'adhésion, de conversion, Pierre qui est pratiquement l'un des premiers appelés, sinon le premier puisque c'est son frère André qui traditionnellement est reconnu comme le premier appelé, et Paul, le dernier appelé, qui de façon un peu teigneuse a toujours tenu à rappeler que finalement il avait quand même bien le titre et le rang d'apôtre alors qu'on le lui contestait de temps en temps. Ensuite, la crise à Antioche au début des années cinquante quand Paul tout fier de ses premières missions rentre à Antioche et qu'il s'aperçoit que Pierre est intervenu à Antioche pour essayer d'atténuer les tensions entre chrétiens issus du judaïsme et chrétiens issus du paganisme, et qu'il essaie de ménager le chèvre et le chou, ce qui conteste radicalement le système d'évangélisation de Paul. Cela donne lieu à une empoignade phénoménale dont Paul lui-même s'est bien réservé d'en montrer toute l'ampleur dans le début de l'épître aux Galates. Et cela continue quand Paul écrit un peu plus tard aux Corinthiens, il critique Pierre disant que lorsqu'il est passé chez eux, il a été traité de façon un peu privilégiée par rapport à lui, alors que c'est lui Paul qui a fondé la communauté ? Bref, cela n'allait pas de soi.
Même à Rome, il est certain que tous deux sont morts à Rome, mais au départ, on a bien honoré Pierre dans sa basilique, et on a honoré Paul dans sa basilique. Encore aujourd'hui, il n'y a pas de basilique de Pierre et Paul, comme si c'était une sorte de sécurité en se disant qu'ils sont chacun aux deux bouts de la ville, gage de tranquillité.
L'idée d'associer Pierre et Paul est une idée pas tardive, dès le quatrième siècle, on devait fêter Pierre et Paul, mais c'est une idée un peu liturgique qui a associé les deux personnages. On savait très bien que le tombeau de Paul ne se trouve pas dans le cirque du Vatican comme celui de Pierre. Traditionnellement on sait très bien que Pierre a dû mourir dans la rafle des chrétiens organisée par Néron en 64. Quant à Paul il est peu vraisemblable qu'il ait fait partie de cette rafle et qu'il aurait plutôt été décapité parce que comme citoyen romain, il avait droit à une mort honorifique. L'ajustement Pierre et Paul qui sonne si bien aujourd'hui ce n'était pas évident.
Qu'est-ce qui a permis que dans la conscience chrétienne, au fur et à mesure que l'on a médité et approfondi ce mystère de Pierre d'un côté et de Paul de l'autre, on a fini par les associer ? Je voudrais attirer votre attention sur deux points. Le premier, ce qui les réunit, c'est le témoignage au sens fort du martyre, témoignage pour le nom du Christ. Ce qu'on a vu tout de suite, c'est que Pierre avait témoigné pour le Christ même si auparavant il avait renié, mais il a été témoin jusqu'au sang de sa foi et de sa fidélité à la parole que le Christ lui avait confiée. D'autre part, Paul, c'est la même chose. Si Paul dans le long voyage qu'on nous décrit à la fin des Actes des apôtres, Paul fait ce long voyage depuis Césarée en passant par de multiples étapes et même un naufrage pour arriver à Rome, c'est parce qu'il faut porter témoignage. Il en a appelé devant César pour obtenir justice, mais en même temps, il sait très bien qu'il fallait qu'il aille à Rome pour y rencontrer la communauté.
C'est le témoignage, et vous noterez que ce n'est pas la fondation, l'Église de Rome a été sans doute fondée avant que Paul et surtout avant que Pierre n'y viennent. On a quelques indices qui nous laissent penser que la fondation de cette Église de Rome n'a pas été fondée précisément par un des grands apôtres. Ce qu'on leur a reconnu après, c'est que tous les deux comme apôtres avaient ensemble témoigné dans la ville de Rome. Ce texte qui nous le rappelle, est celui des deux flambeaux, c'est fort probable qu'il s'agisse de Pierre et de Paul qui ont témoigné par leur martyre au cœur de la grande cité. Evidemment, à ce moment-là leur martyre prenait un relief particulier, parce que c'était au cœur même du pouvoir politique et du pouvoir central, social, culturel de la vie de l'empire romain mais ils avaient implanté leur parole par le sang, le témoignage jusqu'à donner leur vie. C'est la première chose. Il y a là une raison forte de les réunir tous les deux.
La deuxième chose à laquelle on fait moins attention mais qui me paraît aussi essentielle, c'est que ces deux témoins ont eu une vie itinérante. Paul, ce n'est pas la peine de le démontrer, c'est le grand fondateur de toutes les Églises du bassin oriental de la Méditerranée, et certains disent qu'il a pu aller évangéliser en Espagne. Il est le témoin de l'itinérance de l'évangile. Même si l'on y fait moins attention, Pierre c'est un peu la même chose. Quand ils se sont répartis les tâches, on a dit que Pierre irait aux circoncis, et Paul aux incirconcis. On n'a pas dit : Pierre dans la région de Jérusalem et tout autour, et Paul le reste du monde. Leur itinérance se recoupe l'une l'autre avec le même souci qui était sans doute beaucoup plus présent qu'on ne le pense dans la première génération chrétienne, de faire que les chrétiens issus de la circoncision, les juifs qui croient au Christ, et les chrétiens issus du paganisme, les païens qui se sont convertis, ceux-là puissent trouver une unité dans la confession de la foi. La figure de Pierre et de Paul ainsi associés c'est déjà la première manière de concevoir l'universalité du message évangélique et de la vie de l'Église. Une vie de l'Église qui n'est pas simplement géographique au sens banal du terme, les cités les unes à côté des autres, dispersées dans l'espace, mais une universalité qui englobe aussi en profondeur ceux qui ont cru par avance comme le dit l'épître aux Éphésiens, que ceux qui ont été des pièces rapportées, c'est-à-dire nous, les païens.
C'est cela le mystère de Pierre et de Paul. C'est étonnant cette intuition qui les a associés tous les deux. C'est une universalité non seulement géographique mais c'est une universalité dans la profondeur historique du dévoilement du dessein de Dieu. C'est pour cela que je crois que la fête de Pierre et Paul est si précieuse. Après on a concentré cette universalité sur l'unité du ministère de Pierre et de Paul. De Pierre d'abord, mais l'unité du ministère de Pierre n'aurait pas de sens s'il n'y avait pas d'abord l'articulation des deux missions auprès des circoncis et auprès des incirconcis.
C'est une grande universalité qui récapitule tout et qui est la catholicité. La catholicité n'est pas la romanité ! C'est l'ajustement, la convergence, la possibilité de coexistence entre ceux qui sont issus du judaïsme, c'est-à-dire de la vieille tradition de la promesse faite aux Pères, et entre ceux qui bénéficient presque indûment de cette promesse c'est-à-dire les païens. Ce qui fait le caractère éblouissant de la fête liturgique de Pierre et de Paul, c'est que les deux sont rassemblés pour signifier que Dieu n'a pas renoncé à son projet de franchir le mur de la haine comme le dit encore l'épître aux Éphésiens, ce qui sépare les juifs et les païens, pour ne faire qu'un seul peuple et faire la paix par le sang de la croix.
C'est cela que nous fêtons aujourd'hui, comment Pierre et Paul en versant leur sang ont donné écho au sang de la croix de Jésus pour faire que tous soient rassemblés en un seul peuple.
AMEN