PIERRE, PAUL ET JEAN, LE TRIPLE VISAGE DE LA FOI APOTOLIQUE DE L'ÉGLISE
Ac 12, 1-11 ; 2 Tm 4, 6-8 + 16-18 ; Mt 16, 13-19
SS. Pierre et Paul - (29 juin 2008)
Treizième dimanche du temps ordinaire
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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rères et sœurs, nous célébrons donc aujourd'hui, en une unique fête, les apôtres Pierre et Paul. C'est une constante de la liturgie : avant le Concile Vatican II pour la fête de la conversion de saint Paul on ajoutait une mémoire de saint Pierre, et le jour de la cathèdre, de la chaire épiscopale de saint Pierre, on faisait mémoire de saint Paul.
C'est donc quelque chose de constant, de profond, de fondamental que d'associer ces deux apôtres l'un à l'autre. Je pense qu'il faudrait aller jusqu'à dire que Pierre et Paul sont ensemble les premiers évêques de Rome. Si les évêques sont les successeurs des apôtres, si les apôtres portent en eux toute l'histoire de l'Église, qui se déroulera de siècle en siècle et d'évêque en évêque, si Pierre est considéré comme le premier évêque de Rome parce que c'est là qu'il a signé sa profession de foi ultime par le sang de son martyre, alors, Paul lui aussi a signé par son martyre, sa profession de foi dans la ville de Rome. Si la ville de Rome est en quelque sorte le centre de la chrétienté, c'est parce que Pierre et Paul ont versé leur sang pour le Christ Jésus dans la ville de Rome.
Je pense qu'il faut donc être attentif à cette double filiation : l'Église est fondée sur la foi des apôtres Pierre et Paul. Pierre est celui qui a confessé la foi. Nous l'avons entendu dans l'évangile : "Pour vous qui suis-je, dit Jésus ? Prenant alors la parole Pierre lui dit : tu es le Christ le Fils du Dieu vivant". Et c'est sur cette profession de foi que Jésus lui dit : "Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église". C'est la profession de foi qui est la caractéristique de l'apôtre Pierre. C'est pourquoi d'ailleurs que c'est sur cette confession de foi que portera son épreuve au moment de la Passion du Christ, quand il reniera ce Christ qu'il aime et dans lequel il croit. Dans l'évangile de saint Jean que nous lisions hier soir aux Vigiles, Jésus ressuscité apparaît à Pierre et lui demande par trois fois de confesser son amour pour lui, comme il avait par trois fois renié cet amour, afin que sur cet amour renié trois fois, mais retrouvé par grâce trois fois, sur cet amour, sur cette expérience de la gratuité de la foi, qui ne dépend pas de notre volonté si fragile et si faible, mais qui dépend du don gratuit de Dieu, c'est sur cette expérience-là que Jésus bâtit la primauté de Pierre : "Sois le pasteur de mes brebis, sois le pasteur de mes agneaux". Ainsi donc, saint Pierre nous apparaît comme celui qui est le prototype de la confession de foi. On pourrait même dire que cette foi de Pierre est le principe de l'unité de l'Église. Il est remarquable que les mêmes paroles que Jésus adresse à Pierre :"Tout ce que tu lieras sur la terre sera tenu dans les cieux pour lié …"(Mt. 16, 19), sont identiquement reprises quelques pages plus loin en s'adressant à tous les apôtres : "Tout ce que lierez sur la terre …" (Mt 18, 18). Non que Pierre se substitue aux autres apôtres ou rende inutile leur mission propre. Mais Pierre, rassemble dans l'unité la mission de tous les apôtres, de telle sorte que ce ne soient pas des missions juxtaposées, mais convergentes.
Saint Paul vient compléter ce visage de la foi telle que Pierre nous le transmet. saint Paul c'est plutôt l'explicitation de la foi. Certes, la foi est toujours un mystère et nous ne pouvons pas démontrer les éléments de la foi. Nous pouvons seulement les recevoir de Dieu et y adhérer de toutes nos forces, nous pouvons seulement confesser cette foi. Mais en même temps, cette foi n'est pas pour nous simplement un secret caché que nous mettrions précieusement de côté pour nous occuper ensuite des choses quotidiennes, cette foi change complètement notre vie, de A jusqu'à Z, de jour en jour, d'occupation en occupation, notre vision du monde, notre vision des autres, notre vision de la relation entre nous et les autres. Tout cela est profondément, fondamentalement transformé par notre foi. C'est cela que saint Paul a creusé patiemment, de prédication en prédication, d'épître en épître, saint Paul n'a cessé de creuser ce mystère, non pas pour le transformer en une démonstration, mais pour qu'il remplisse la totalité de notre vie et qu'il transfigure tout ce que nous sommes, tout ce que nous pensons, tout ce que nous vivons.
Ainsi, la foi confessée par Pierre dans sa gratuité et sa totalité, dans son mystère, est la même que la foi réfléchie, analysée, mise à l'épreuve de la pensée et de la vie que saint Paul nous a léguée. La foi, c'est l'un et l'autre. La foi c'est l'entrée dans le mystère de Dieu qui nous dépassera toujours, et la foi c'est aussi le rayonnement de ce mystère qui étant le centre de toute chose, ne peut pas ne pas changer fondamentalement tout ce que nous faisons, tout ce que nous sommes et tout ce que nous pensons.
Voilà donc ces deux visages complémentaires de la vie apostolique, celui de Pierre, celui de Paul. L'un et l'autre dans la confession et l'explicitation de la foi ont posé les bases de la foi de l'Église qui est notre foi aujourd'hui, dont nous vivons moment après moment dans notre existence.
Pour que cet enracinement apostolique soit complet je crois qu'il faut encore ajouter un visage qui lui, n'est pas immédiatement lié à la ville de Rome ni à l'acte du martyre, c'est le visage de Jean. Car pour avoir la plénitude ecclésiale de la foi et de la rencontre avec le Christ Jésus, il faut être à la fois les disciples de Pierre lui qui confirme la foi de ses frères comme le lui a dit Jésus parce que lui-même est revenu par la pénitence de son manque de foi, notre foi a donc besoin de s'appuyer sur celle de Pierre, sur celle de Paul, mais aussi sur celle de Jean.
Jean c'est le visage non pas de la foi confessée, comme saint Pierre, ni de la foi explicitée comme saint Paul, mais de la foi intérieurement ruminée. L'évangile de saint Jean est rempli de cette présence de l'Esprit saint qui est le révélateur dans le fond de notre cœur de toute la dimension de la présence de Dieu. L'expérience de saint Jean est complémentaire et symétrique de celle de Pierre. D'ailleurs, dans les Actes des Apôtres, nous voyons Pierre et Jean constamment à la tête du collège apostolique (Act. 1, 2 ; 3, 1 svts). Si Pierre a eu comme mission caractéristique de découvrir que quand on aime le Christ on l'aime toujours plus, on l'aime le plus : "Pierre, m'aimes-tu plus que ceux-ci ?" (Jn 21, 15). Non pas que Pierre aime Jésus totalement et que les autres apôtres l'aiment moins que lui, mais si on aime vraiment quelqu'un et en particulier, si on aime vraiment le Christ, on ne peut que l'aimer le plus, plus que tous les autres. Ce qui n'empêchera pas Thomas ou Matthieu d'aimer aussi le Christ plus que tous les autres. C'est cette expérience de la plénitude de la foi que Pierre a faite et sur laquelle est bâtie sa primauté.
saint Jean est celui qui a expérimenté qu'il était aimé plus, car quand on est aimé on est toujours aimé le plus, non pas que les autres soient moins aimés, mais l'expérience même de l'amour est l'expérience d'une plénitude : on est aimé jusqu'au bout, on est aimé sans limites. C'est pour cela que saint Jean peut dire de lui-même dans son évangile : "Lui, le disciple que Jésus aimait" (Jn.13, 23 ; 19, 26, etc ). Non pas que Jésus n'ait pas aimé les autres, mais Jean est celui qui a reçu comme mission de témoigner qu'il avait été aimé jusqu'au bout, en plénitude, et que tous comme lui, comme disciples de Jésus, nous étions aussi appelés à cette expérience qui n'est pas un privilège que saint Jean aurait eu pour lui seul, mais qui est le prototype de toutes nos expériences. Nous sommes aimés jusqu'au bout, le plus, infiniment. On peut risquer ici une analogie. Vous savez que par le baptême l'Esprit nous configure au Christ, prêtre, prophète et roi. Le roi c'est celui qui conduit son peuple comme un berger son troupeau. C'est pourquoi Pierre représente la dimension royale de la consécration baptismale. Paul, qui a porté la prédication de la foi jusqu'aux limites du monde, représente évidemment la figure prophétique. Quant à Jean, qui a reçu Marie comme Mère au pied de la Croix et qui a découvert l'ultime vérité : que "Dieu est amour" (I Jn.4, 7), n'est-il pas celui qui nous invite à participer à la figure sacerdotale du Christ ?
Etre chrétien c'est à la fois être comme Jean, aimés davantage, et comme Pierre quelqu'un qui aime le Christ davantage. L'amour est toujours sans limites. saint Bernard nous dit que la mesure de l'amour c'est d'aimer sans mesure. C'est cela que Jean a expérimenté dans sa relation avec le Christ. C'est cela que Pierre a expérimenté dans sa relation avec le Christ. C'est cela que Paul n'a cessé de répéter de phrase en phrase et de lettre en lettre. Que nous soyons enracinés dans la foi et l'amour des apôtres Pierre et Paul ainsi que de l'apôtre Jean et qu'ils conduisent chacun de nous et la totalité de l'Église à la plénitude de l'expérience de Dieu.
AMEN