L'IRRUPTION DE DIEU DANS LA VIE DE PIERRE ET DE PAUL

Ac 12, 1-11 ; 2 Tm 4, 6-8 + 16-18 ; Mt 16, 13-19
SS. Pierre et Paul - (29 juin 2005)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

T

u es heureux Simon, fils de Jonas, car cette révélation t'est venue non de la chair et du sang, mais de mon Père qui est dans les cieux".

L'Église est en train de naître à travers ces deux apôtres. Comment pouvait-on réunir deux êtres aussi différents que ne le sont Pierre et Paul, sans parler des autres apôtres ? Ce n'est pas l'appartenance juive qui les rassemble, mais il y a autre chose. Le premier fondement du christianisme qui prend naissance aux confins de trois continents, de l'Afrique, de l'Asie et du bassin méditerranéen va offrir une ouverture à des peuples cantonnés généralement dans la recherche de leur identité, leur religion, et va bousculer une habitude dont aucun homme ne pouvait imaginer qu'il y ait une possibilité d'une religion universelle. Je sais bien que maintenant, c'est très à la mode mais je crois que c'est une mode qui tient justement à ce que le christianisme a dessiné dès le début dans la vie de ces deux apôtres dont je vais parler, et qui va révolutionner définitivement la mentalité religieuse des anciens. On pensait naturellement qu'une religion définissait un peuple et qu'un peuple se définissait par sa religion. Là, il y a autre chose, et j'ai dit qu'à la limite, on quitte les arcanes habituelles des religions pour parler d'autre chose, pour parler de l'irruption dans la vie de ces hommes, de quelque chose qu'ils ne pouvaient prévoir, qui les sort d'eux-mêmes, et les fait naître à eux.

Je m'inspire largement, en puisant largement d'autant plus que j'ai pensé un peu de mal de notre pape actuel, donc je viens faire amende honorable de la manière dont j'ai accueilli avec une certaine froideur l'élection de Benoît XVI, craignant de rentrer dans une ère un peu morale, et je découvre en lisant ses écrits, que je vous recommande (je suis en train de lire "Valeurs pour un temps de crise" qui est un livre très intéressant de bout en bout, dans une formulation extrêmement moderne et audacieuse), il explique que ce n'est parce qu'on naît chrétien que l'on est chrétien. Cela ne suffit pas. Il faut qu'il y ait une transmission, et c'est exactement ce que dit Jésus à Pierre : cette révélation t'est venue non de la chair et du sang, celle qui nous viendrait par la transmission de nos familles et nos parents, notre nation, mais de mon Père qui est dans les cieux.

Il y a dans la vie de Pierre : "M'aimes-tu ?", et dans la vie de Paul au chemin de Damas, deux expériences assez violentes, en tout cas pour le chemin de Damas, c'est clair, mais je pense qu'elle est tout aussi violente pour Pierre, c'est une sorte d'irruption d'affect dans la vie de Pierre qui font qu'il vient de se passer quelque chose d'extérieur, qui rend visite, qui bouscule la vie de l'homme, et en quelque sorte, non seulement les fait sortir d'eux-mêmes, mais transforme en positif ce qui pour l'instant n'étaient que des valeurs en attente.

Je prends deux exemples. Pierre est d'emblée considéré comme un lâche d'une part, et un courageux d'autre part. C'est exactement sur cette balance-là que Jésus va s'appuyer pour transformer sa lâcheté, sa faiblesse, pour en faire l'occasion, non pas de "sa" force, mais de la force de Jésus en lui ce qui est différent. Il ne le rend pas courageux d'un courage que Pierre aurait caché en lui et qu'il n'aurait pas su exprimer, comme une sorte d'inhibition psychologique, mais il transforme cette lâcheté psychique en un courage qui se prend à la source dans le don que Dieu fait. C'est tout à fait différent, ce n'est pas une sorte de conversion psychologique d'un lâche devenu courageux, mais c'est quelqu'un, quelque chose, une grâce, une révélation qui est venue transformer, non pas faire un autre homme. Ce n'est pas un autre homme, c'est le même, mais animé de cette force de Dieu qui fait qu'il est en train de naître à lui-même. Il est transformé en ce qu'il était potentiellement, en faisant de lui de lâche qu'il était, un courageux. D'autres exemples dans la vie de Pierre peuvent nous aider à comprendre.

De même pour Paul, nous découvrons chez lui une ardeur qu'on trouve dans la persécution. C'est à cet endroit même de cette activité, de ce zèle de persécuteur qu'il met en œuvre contre ceux qui suivent la Voie, comme il le dit, et qui va faire de lui le docteur des nations, celui qui va avec le même zèle et la même ardeur, développer, fonder, écrire à toutes ces Églises que nous connaissons, puisque nous nous nourrissons de toutes ces épîtres qu'il a écrites.

Ainsi, ce qui rassemble les chrétiens n'est pas leur identité, ce n'est pas une sorte de race commune, ni même une sensibilité commune, ce qui rassemble les chrétiens, ce qui fait que nous sommes nous, ensemble et avec Benoît XVI, c'est qu'il y a une ouverture, un accueil d'une expérience, que Dieu vienne nous visiter et nous fait naître. Et comprenons bien, quand on dit naissance, c'est bien au sens profond du terme, il ne s'agit pas de devenir un autre, ce que souvent on croit pouvoir deviner : je suis devenu chrétien, tout s'est transformé dans ma vie, je suis un autre homme. Non, non, je suis plus que jamais moi-même, et ce dont je n'étais pas capable de réaliser sans cette action de Dieu, m'est rendu possible car Dieu vient m'éveiller à moi-même, me révéler à moi-même avec une nouvelle force qui n'est plus la mienne mais celle de Jésus qui, à travers l'Esprit, vit en moi, m'accompagne, et devient source première.

Cela, il me semble que c'est hors religion, au sens antique du terme. Nous ne sommes pas là simplement parce que nous partageons les mêmes valeurs, non, les valeurs vont être conséquences d'une expérience que je fais, que vous faites, que nous allons faire, que nous continuons à faire, qui fait que nous reconnaissons dans le Christ la source, le chemin, la vérité, la vie. C'est la manière dont chacun de nous, aux étapes différents de sa vie reconnaît ce Christ comme chemin, voie, vérité et vie, qui fait que nous allons ensemble définir à travers lui les valeurs dans lesquelles nous voulons vivre pour être fidèles à cette expérience, et pour que cette expérience continue à me transformer, à me rendre fécond moi-même. Vous comprenez bien que comme Pierre et comme Paul, c'est quelqu'un d'autre qui vient dans la vie des apôtres. C'est un Autre, imprévu, et ce Jésus est l'Autre. C'est pourquoi le christianisme va choisir comme image de Dieu le pauvre, le rejeté, l'autre. Une religion qui va privilégier l'autre, c'est bien le christianisme, parce que justement, c'est par l'irruption de l'Autre dans ma vie que je peux devenir chrétien.

Vous trouverez cela dans les pages écrites par Benoît XVI, et vous me pardonnerez la maladresse de mon expression, mais j'ai trouvé que la formulation était tout à fait pertinente et surtout appropriée à cette fête, car elle nous montre deux hommes, et la fin de Pierre est absolument flagrante, ce "m'aimes"-tu" qui au fond, agace Pierre, qui lui dit : arrête de puiser en toi un amour que tu as pour moi, car la source l'amour, c'est Moi, c'est moi qui t'ai aimé le premier, c'est pourquoi tu peux m'aimer aujourd'hui.

Frères et sœurs, nous ne pouvons aimer que parce que nous avons été aimés auparavant par Dieu. Nous ne pouvons être courageux que parce que Dieu a transformé cette force ambivalent qui était en moi parce que par la foi, je m'appuie sur lui, et donc, je peux avoir le courage de confesser ma foi et d'essayer de le suivre fidèlement. Que nous puissions nous appuyer sur l'expérience des apôtres qui ont accepté qu'un Autre vienne les visiter, pour que cet Autre qui s'appelle Jésus nous visite également, afin de faire de nous des vrais chrétiens à leur suite.

 

 

AMEN