LA CEINTURE

Ac 12, 1-11 ; 2 Tm 4, 6-8 + 16-18 ; Mt 16, 13-19
SS. Pierre et Paul - (29 juin 2003)
Treizième dimanche du temps ordinaire
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

C

'est vrai que traditionnellement pour cette fête de saint Pierre et saint Paul, on aime bien épingler deux éléments particuliers, d'une part de rappeler que saint Pierre et saint Paul sont ces deux piliers qui reposent sur la pierre angulaire, sur le Christ, et puis aussi très souvent de rappeler que ces deux hommes ont eu une origine, une vocation, une manière d'annoncer la foi très différente, et qu'en même temps, ces deux hommes ont été appelés à la sainteté, bien que très différents, ils sont devenus apôtres.

Pierre est une homme de "basse condition", il n'a pas fait d'études semble-t-il, c'est un pêcheur de poissons avant de devenir un pêcheur d'hommes. Un homme qui allie les contraires, il est capable de se montrer très impulsif, on le constate dans le texte de l'évangile, c'est comme une sorte de cri du cœur qui jaillit : "Mais tu es le Fils de Dieu, le Dieu vivant", et à d'autres moments, un homme un peu plus timoré, un peu plus peureux vis-à-vis de certaines décisions, on peut penser par exemple à toute la problématique de la circoncision dans les actes des apôtres, pour savoir si oui ou non les chrétiens vont suivre exactement tout ce que font les juifs. Pierre est indécis, un peu nor­mand. Et puis un homme aussi peureux face aux ro­mains, quand le Christ est arrêté, il se défile, et en même temps, un homme complètement transformé au début des actes quand il sort après la Pentecôte, après la venue de l'Esprit saint et il se met à faire des dis­cours extraordinaires.

Paul, l'homme d'appareil, l'intello de service, celui qui a fait beaucoup d'études, qui a scruté dans les lettres pour savoir où était le Fils de Dieu, quand le Messie allait arriver, qui est capable de discuter pied à pied, sur chaque mot. J'ai envie de reprendre cette plaisanterie au niveau des rabbins : saint Paul était peut-être le jeune rabbin qui courait les rues en disant : j'ai les réponses, posez-moi les questions ! Un homme pugnace, têtu, un homme inventif. L'inventi­vité de saint Paul qui va utiliser tous les ports de la Méditerranée pour essaimer la Parole, l'évangile, l'an­nonce du Christ ressuscité.

On pourrait rapidement arriver à un mauvais scénario de film. Quand on n'a pas tellement d'idées en tête généralement on prend deux personnes de caractère opposé, on peut faire cela avec des flics, avec un homme et une femme, et le film consiste à développer des petites étincelles entre les deux per­sonnages qui ne s'entendent pas du tout parce qu'ils n'ont absolument pas les mêmes opinions. Et l'on pourrait effectivement, être tenté de réfléchir sur la relation de Pierre et Paul, de ces deux personnes très différentes, d'essayer de s'amuser à trouver dans les textes quelques petits événements cachés qui nous feraient voir qu'en fait cela ne se passait toujours très bien entre eux. Mais si on s'identifie à saint Pierre et Paul, pas parce qu'on est des pécheurs ou des intellos, c'est vrai qu'on peut se dire : moi aussi comme Pierre j'ai trahi, ou moi aussi comme Paul, je suis … Non, fondamentalement, ce qui nous identifie à ces deux grands figures, c'est un geste qu'ils ont reçu tous les deux.

A la fin de l'évangile selon saint Jean, au cha­pitre vingt et unième, il lui est dit qu'il sera lié par une ceinture et qu'il ira là où il ne veut pas aller. Saint Paul, dans les Actes des apôtres, également au chapitre vingt et unième, en arrivant à Césarée, rencontre un homme, Agabas, qui fait le même geste de le lier par sa ceinture. Destinée commune entre ces deux hommes d'être liés par une ceinture, et destinée qui nous est commune à nous tous, frères et sœurs, de vivre cette expérience, cette impression d'étouffement, de nous dire que nous aussi, nous sommes liés par une ceinture, que parfois nous allons là où nous ne voudrions pas aller. Dans cette ceinture, ce lien, on essaie de réfléchir pour savoir comment être un peu heureux, pour s'en sortir. Chacun a un peu sa formule, certains vont se laisser attacher et rester attachés, dans un certain fatalisme, puisqu'en définitive il vaut mieux rester dans la conformité, dans le lieu où l'on nous a mis, le secret de la réussite c'est de ne pas faire de vagues, c'est de souffrir le moins possible, c'est d'avoir le minimum de problèmes, et la vie ira comme elle ira ! Il y en a d'autres, à l'extrême, les révoltés de toujours qui du début jusqu'à la fin essaient tant bien que mal, d'arracher ces liens qui les empêchent de devenir ce qu'ils voudraient être, qui rêvent d'un avenir, d'une destinée plus belle, meilleure, plus riche et qui régu­lièrement, tirant sur leurs liens se rendent compte qu'ils n'y arrivent pas tout seul.

Je ne sais pas si vous avez remarqué dans la première lecture, où l'on parlait de cette délivrance de saint Pierre qui était enchaîné dans la prison, l'ange le délivre de ses chaînes et lui dit : "Mets ta ceinture, mets tes sandales". Enfin, dans la tradition biblique, contrairement à ce que nous pourrions penser nous, au premier abord, la ceinture, être lié, ce n'est pas ré­ducteur, ce n'est pas être esclave. Le peuple d'Israël, quand il passe la mer rouge quitte une condition d'es­clave, ils brisent leurs chaînes pour entrer dans une condition de serviteurs, celui qui noue sa ceinture. Et de même, au moment du repas pascal, les hébreux sont invités à avoir le bâton à la main, les sandales aux pieds, et la ceinture nouée autour des reins.

Je crois que ce qui est beau dans cette tradi­tion, et qui est encore proposé à saint Pierre et à saint Paul, c'est de découvrir que ce dont nous pensons qui est réducteur pour notre vie, ce qui semble être une atteinte à notre liberté, cette fameuse ceinture qui nous lie, qui nous oblige à aller là où nous ne voulons pas aller, cette ceinture, en fait, elle nous structure. Une robe est structurée par sa ceinture, c'est vrai que nous les frères, quand nous sommes en habit avec la ceinture, c'est bien plus facile que sans ceinture. Cette ceinture que Dieu nous conne à chacun, ce n'est pas pour nous avilir, ni pour nous paralyser, ce n'est pas une invitation à nous asseoir au bord du chemin comme des malheureux incapables de se lever, mais au contraire, cette ceinture est faite pour que nous nous levions, que nous partions en chemin, que nous partions voyager dans cette vie qui nous est proposée.

C'est comme cela que saint Pierre et saint Paul, attachés font preuve d'une vivacité, d'une intel­ligence, d'une inventivité extraordinaire dans l'an­nonce de l'évangile. Nous, nous essayons toujours de reproduire des modèles, nous essayons de comprendre pourquoi cela ne fonctionne pas, de reprendre des vieilles recettes de cuisine. Mais Pierre et Paul, ils partent de zéro au niveau de la pastorale, il n'y avait pas de manuel de pastorale à l'époque.

Ce que nous célébrons aujourd'hui frères et sœurs, c'est vraiment une destinée commune que le Seigneur nous donne à tous et à toutes, en partant de ce constat du fait que nous sommes liés à notre vie, à nos souffrances, mais nous sommes liés à tout cela avec le Christ qui nous accompagne. Et quand saint Paul parle du bon combat, je pense qu'il parle de la manière dont on peut mettre sa ceinture pour vivre un peu ce combat de Jacob contre l'ange, combat au cours duquel il y a à la fois le sentiment de victoire faite de peur, de désir qui nous habite tous vis-à-vis de notre relation avec Dieu et des autres, et ce combat qui est un grand voyage pour une fin dont nous ne savons pas grand-chose. Là aussi, je trouve assez beau que s'ils ont une destinée commune, s'il nous est dit en détail le parcours différent entre Pierre et Paul, il ne nous est rien dit dans les textes, sur leur mort. Je crois justement que même jusqu'au cœur de la mort cette ceinture que Dieu nous donne pour nous lier et nous emmener là où nous ne voulons pas aller, cette ceinture, elle est là pour nous lier à Lui pour la vie éternelle.

 

 

AMEN