PIERRE ET PAUL, DES HOMMES PASSIONNÉS DE DIEU
Ac 12, 1-11 ; 2 Tm 4, 6-8 + 16-18 ; Mt 16, 13-19
SS. Pierre et Paul - (29 juin 1992)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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rères et sœurs, quels personnages aussi dissemblables que possible que les deux saints que nous célébrons dans cette fête d'aujourd'hui : Pierre et Paul !
Pierre : un homme du peuple, un pêcheur, un manuel, pas du tout un intellectuel, quelqu'un que Jésus a pris alors qu'il était dans sa barque, qu'Il a arraché à ses filets, à sa pêche.
Paul : le disciple de Gamaliel, un expert dans la loi, dans les Écritures, un pharisien. Paul, non seulement un intellectuel, mais un des grands génies de l'humanité. Paul qui scrutera jusqu'en ses plus grandes profondeurs le mystère du Christ, le mystère de la foi. Paul, avec Jean, les premiers grands théologiens de toute l'histoire de l'Église.
Pierre un homme faible, fragile, plein d'enthousiasme certes, mais aussi prêt à reculer qu'à s'attacher. Pierre qui s'élance vers le Christ sur la mer et puis qui, voyant les flots et les vagues, défaille et s enfonce. Pierre qui a renié trois fois son Seigneur.
Paul : un pharisien, un homme qui observait la Loi jusqu'en ses moindres détails. Paul, en quelque sorte la perfection de la réalisation de l'homme de la Loi, de l'homme selon le judaïsme. Paul, minutieux à réaliser les moindres préceptes du Seigneur et exigeant dans leur application, leur observance, d'un légalisme pointilleux et passionné.
Pierre : un homme éminemment sympathique, plein d'élan, de générosité, de ferveur, de spontanéité.
Paul pas toujours très commode, il faut bien le dire, un sale caractère, difficile à supporter, irascible, injuste, se mettant facilement en colère, dur non seulement avec ses opposants, mais même avec ses collaborateurs. Rappelons-nous les épisodes avec Barnabé et Marc. Pas très, très sympathique, difficile à vivre en tout cas.
Pierre et Paul.
Paul, c'était plutôt l'orgueil, l'orgueil de la vertu, l'orgueil de la foi, de la perfection, l'orgueil de celui qui accomplit la volonté de Dieu jusqu'au bout sans défaillance.
Pierre, c'était plutôt la vanité. "Je Te suivrai jusqu'au bout", disait-il au Seigneur cinq minutes avant de le renier. Pierre un peu irréfléchi dans sa manière de se donner.
Deux hommes foncièrement différents. Et pourtant deux hommes qui, en définitive, ont fait la même expérience, la même expérience qui est à la fois, pour l'un et pour l'autre, celle de leur péché, de leur misère, et puis celle de la grâce toute puissante de Dieu et de l'identification passionnée au Christ qu ils ont aimé plus qu'eux-mêmes.
Expérience du péché d'abord.
Oui, pour Pierre, nous le savons bien, il a renié son Maître devant une servante, devant quelques serviteurs qui étaient là à se chauffer auprès du feu. Il a fui, honteux, il est allé se cacher.
Pierre c'est le pécheur en qui nous nous reconnaissons facilement, ce pécheur par faiblesse, par fragilité, ce pécheur qui, à l'évidence, constate sa pauvreté et sa misère, sa médiocrité, son incapacité à, par lui-même, rendre témoignage à ce qui pourtant lui tient si profondément à cœur.
Pour Paul, l'expérience du péché a été plus difficile à accepter. Il a fallu que Jésus le brise en quelque sorte, car, comme nous le dit saint Augustin, le péché d'orgueil a cette différence avec tous les autres péchés qu'il consiste à faire le bien et non pas à faire le mal, mais au lieu de faire le bien pour Dieu, par amour, à faire le bien pour soi, pour son excellence, pour sa propre autosatisfaction. Alors devant de tels pécheurs qui ne peuvent pas s'accuser de mauvaises actions, il faut toute la foudre de la puissance divine pour les briser. Il a fallu que Dieu l'écrase sur le sol sur le chemin de Damas pour que Paul découvre son péché. Mais il l'a découvert. Qui, mieux que saint Paul, a su reconnaître la faiblesse, le néant de l'homme, son incapacité radicale ? Souvenez-vous de cet admirable cantique que saint Paul entonne dans la deuxième épître aux Corinthiens où il veut manifester qu'il n'est en rien inférieur aux faux apôtres qui sont ses rivaux, mais où il s'écrie : "S'il faut se glorifier, c'est de mes faiblesses que je me glorifierai. Par trois fois, j'ai prié le Seigneur qu'Il me délivre, mais Il m'a dit : ma grâce te suffit, car c'est dans la faiblesse que ma puissance se déploie."
Oui, Paul, même si Dieu a été obligé de s'y prendre très fort, a compris qu'il n'était rien, qu'il n'était que pauvreté. Lui qui, comme le pharisien de la parabole, disait : "Je ne suis pas comme les autres hommes, je T'en rends grâce, Seigneur, moi je donne la dîme de tous mes biens, je jeûne trois fois par semaine." Paul, c'était cet homme-là : "Non, s'il faut me glorifier, c'est de ma faiblesse que je me glorifierai."
Pierre et Paul, chacun à sa manière, l'un comme un juste, ou qui se croit tel, et qui doit découvrir que la justice, la vraie, ne vient jamais de nos efforts, de nos vertus, ne vient jamais de nous-même. Pierre, comme un pécheur ordinaire dont la faiblesse est évidente, criante. L'un comme l'autre ont fait expérience du péché. L'un comme l'autre ont fait l'expérience de la grâce toute-puissante de Dieu : "Ma grâce te suffit."
Et Pierre, après la résurrection de Jésus, s'entend dire : "Pierre, M'aimes tu ? M'aimes tu plus que les autres ?" Et par trois fois, lui qui avait renié trois fois, il répond : "Oui, Seigneur, Tu sais que je t'aime." La grâce de Dieu est assez grande, assez forte pour faire découvrir à Pierre, dans son propre cœur, un amour plus grand, plus grand que tout amour, malgré sa pauvreté, malgré son reniement, malgré son péché. "Ma grâce te suffit. Oui, la grâce de Dieu en moi n'a pas été vaine", pourra s'écrier saint Paul. Oui, la grâce de Dieu en moi a porté du fruit. Et même s'il a fallu d'abord que je découvre que je n'étais rien, je suis tout en Celui qui me fortifie.
Et le résultat aussi bien pour Pierre que pour Paul, c'est un amour passionné du Seigneur, un amour qui prend la totalité de leur être : "A qui irions-nous, Seigneur ? Tu as les paroles de la vie éternelle". A qui pourrions-nous bien nous confier ? Tu es le Fils du Dieu Vivant".
"Ma vie, c'est le Christ. Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi."
Oui, Pierre et Paul sont profondément d'accord dans cette immense passion qui est venue prendre tout leur cœur, toute leur vie, tout leur être, toutes leurs forces, et qui, pour l'un comme pour l'autre, consumera leur vie jusqu'à la mort, jusqu'au martyre, ce martyre qu'ils ont vécu, l'un et l'autre à Rome pour que leur sang féconde l'Église, pour que, sur cette passion, sur cet amour passionné de Dieu qui était dans le cœur de l'un et de l'autre, sur cet amour qui est allé jusqu'au bout, puisse s'édifier la foi de toute l'Église, puisse s'édifier la construction de l'Église à travers tous les siècles.
Pierre et Paul, des passionnés du Christ, des passionnés de l'amour de Dieu, des hommes d'amour.
Alors, frères et sœurs, qui que nous soyons, que nous nous croyons des justes comme Paul ou que nos ayons l'évidence de notre péché comme Pierre, que nous soyons remplis de connaissances théologiques comme Paul ou des hommes tout simples, tout ordinaires comme Pierre, que nous soyons généreux, enthousiastes comme Pierre ou un peu plus difficiles à vivre comme Paul, qui que nous soyons, quel que soit notre tempérament, quelle que soit notre histoire, quelle que soit notre vie, quel que soit notre passé, l'un comme l'autre nous montrent le chemin. Nous sommes appelés à nous laisser prendre en profondeur, à la racine de nous-mêmes, par cette grâce de Dieu pour que nous devenions des amoureux passionnés du Christ.
Et c'est seulement si nous aimons passionnément Jésus, c'est seulement si toute notre vie, toute notre sensibilité, toute notre intelligence, tous nos instants, tous les événements de notre existence sont pleins de cette présence vivifiante, transfigurante de l'amour du Christ, c'est seulement à ce compte-là que nous serons disciples de Pierre et Paul et que, par nous, à notre mesure, s'édifiera aussi l'Église comme elle s'est édifiée sur leur foi et sur leur passion d'amour pour Dieu.
Frères et sœurs, soyons amoureux du Seigneur Jésus, soyons passionnément épris de sa gloire, de sa tendresse, de sa présence, de sa douceur, de son action dans notre vie. Soyons les témoins de l'amour de Dieu
AMEN