L'AUDACE DE DIEU
Ac 12, 1-11 ; 2 Tm 4, 6-8 + 16-18 ; Mt 16, 13-19
SS. Pierre et Paul - (29 juin 1989)
Homélie du Frère Michel MORIN
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ous savez que les frères de Saint Jean de Malte passent beaucoup de temps à étudier la théologie, la liturgie, la morale, la spiritualité. Mais de même que notre estomac a besoin de nombreuses formes de nourriture, notre intelligence, pour être comblée, ne doit pas se satisfaire uniquement des meilleures. Et cette année nous avons eu l'occasion de faire une mini-université d'hiver sur des problèmes économiques. Nous avons passé trois jours avec d'éminents spécialistes pour étudier les mécanismes financiers, les marchés, le fonctionnement des banques internationales et la façon dont les européens essaient de domestiquer le serpent monétaire européen. Et intéressé par ces problèmes-là, lors d'un dernier voyage, je suis tombé sur une revue qui s'appelle : La psychologie secrète des hommes d'affaires. Si vous la trouvez, regardez-là, elle ne manque pas d'intérêt. Dans une rubrique intitulée Psychologie et Tradition j'ai trouvé ce rapport que je vous lis simplement et dont je ferai quelques commentaires, car vous comprendrez facilement son lien avec la fête de ce jour. Il y avait un titre appelé "Ministères" Alors j'ai pensé à M. Bérégovoy qui déménageait ou à M. Jack Lang qui essayait de redorer les chevaux du pont Alexandre III. Mais ce n'était pas de ceux-là qu'il s'agissait. Il y avait en sous-titre ceci : Destinataire d'un rapport, Jésus fils de Joseph, menuiserie charpentage à Nazareth. Auteur du rapport, un certain Jordan consultant en management à Jérusalem. Je vous lis ce texte adressé à Jésus. "Cher Monsieur, Merci de nous avoir confié le curriculum vitae des douze hommes que vous avez choisi pour leur confier des postes de responsabilité dans votre nouvelle organisation. A présent, tous ont subi une série impressionnante de tests. Les résultats ont été traités par ordinateur et pour chacun nous avons, en outre, organisé un entretien personnalisé avec notre psychologue et consultant en aptitudes pour le ministère. Notre cabinet est arrivé à la conclusion que la plupart des candidats manquent d'expérience, qu'ils n'ont guère de formation et peu d'aptitudes pour le genre d'entreprise dans lequel vous comptez vous lancer. Ils n'ont pas l'esprit d'équipe. Nous vous recommandons donc de continuer vos recherches en vue de découvrir des candidats qui aient de l'expérience dans la gestion des affaires et qui aient prouvé leur compétence. Simon-Pierre est un instable émotionnel en proie à des sautes d'humeur. André n'a vraiment aucun don pour assumer des responsabilités. Les deux frères Jacques et Jean, fils de Zébédée, placent leur intérêt personnel au-dessus de dévouement envers la société. Thomas a tendance à discutailler, ce qui ne pourrait que freiner l'enthousiasme de l'ensemble de l'équipe. Nous nous voyons dans l'obligation de vous faire savoir que Matthieu figure sur la liste noire de la commission du grand Jérusalem pour l'honnêteté dans les affaires publiques. Jacques fils d'Alphée et Thaddée ont indéniablement une tendance à la radicalisation, et tous deux ont atteint un score élevé sur l'échelle maniaco-dépressive. Toutefois, un des candidats a des grandes possibilités. Il est capable et imaginatif, a le contact facile et un sens développé des affaires, ne manque pas de relations avec les personnalités haut placées. Nous vous conseillons de prendre Judas Iscarioth comme votre administrateur et bras-droit. Il est très motivé, ambitieux et n'a pas peur des responsabilités. Les autres profils ne demandent pas de commentaires. Nous vous souhaitons beaucoup de succès dans votre nouvelle aventure."
C'est une parabole, mais vous voyez ce qu'elle veut dire. C'est que l'aventure du Christ, l'aventure des apôtres, la psychologie de Paul, il vaut mieux ne pas en parler, l'aventure de ceux que nous fêtons aujourd'hui n'a rien à voir avec ce dont nous avons l'habitude de traiter quant aux affaires du monde qui sont indéniablement honorables et respectables. Nous fêtons aujourd'hui quelque chose qui est beaucoup plus grandiose que tout cela. C'est cette audace de Dieu qui a choisi pour la plus grande entreprise du monde et pour la plus grande aventure des hommes, ceux-là mêmes qui humainement en étaient tout à fait incapables. Ceux-là mêmes qui, humainement, n'avaient rien pour se voir confier cette tâche non-mesurable d'annoncer aux hommes le salut dans le Christ. Et je crois que cette parabole que j'aime bien parce qu'elle est originale et qu'elle dit bien ce qu'elle veut dire, nous ramène à deux choses, pas simplement par rapport à nous personnellement, on ne va pas faire de test psychologique de management pour chacun d'entre nous, sinon aucun d'entre nous et moi le premier ne serions pas là. Deux choses à voir de façon générale et non personnelle. D'abord une très grande humilité, une très grande humilité devant ce mystère dont nous sommes, malgré nous, mais cependant avec tout ce qui forme notre propre être, dont nous sommes les garants, dont nous sommes les récipiendaires. Nous sommes ceux à qui cela a été confié. Dans nos mains, dans notre chair, dans notre cœur, repose, de façon profondément réelle, tout le mystère, tout le mystère de Dieu Lui-même et tout le mystère de Dieu dans son salut pour chacun d'entre nous et pour l'humanité entière. Ce mystère repose en nous et repose en nous d'autant plus magnifiquement que cela repose sur notre extrême fragilité, cela repose là même où nous sommes pécheurs, là même où nous sommes incapables, là même où nous sommes misérables. Et ceci est vrai pour chacun d'entre nous, mais ceci est vrai pour l'Église tout entière. Et c'est le deuxième point que je voudrais aborder. Comment traitons-nous l'Église ? Est-ce que nous avons sur l'Église un regard d'hommes d'affaires, un regard de chasseur de têtes, un regard d'efficacité ? Nous voudrions que l'Église marche, produise, soit efficace, ait sa place, qu'elle soit reconnue.. Non, ceci n'est pas un regard chrétien, c'est un regard trop humain. Et ce regard nous empêche de contempler vraiment ce qu'est, ce dont est porteur saint Pierre et saint Paul. Ils n'ont pas été chargés de faire "marcher" une entreprise religieuse ou spirituelle. Cela n'a aucun intérêt. Ils ont été chargés, dans leur faiblesse, dans leur péché, dans leurs maladies, dans leur misère et dans leur martyre, d'être paradoxalement ce qu'on appelle des "colonnes", ce qu'on appelle des "flambeaux" pour l'Église et pour le monde. Nous avons un sens de l'Église un peu trop mondain, trop efficace, trop à notre image et à la ressemblance de notre société. Ce qui fait que nous ne pouvons pas, non seulement bien comprendre l'Église mais vraiment être porteurs du mystère de cette Église, qui est justement ce mystère que Pierre et Paul ont porté. On les appelle les "princes de l'Église". Il ne s'agit pas de princes à la Louis XIV évidemment. Cela veut dire qu'ils portent en eux, dans le témoignage de leur chair, de leur faiblesse, de leur péché, le principe même de ce que nous avons à être aujourd'hui, Ils le portent pour nous, mais ils ne l'ont pas inventé. Ils l'ont reçu du Christ, là même où ils étaient pécheurs, pauvres et de fait pas toujours extrêmement cordiaux l'un envers l'autre. Mais peu importe. Demandons-leur cette humilité profonde pour vivre, vis-à-vis du mystère de Dieu, comme Lui vit vis-à-vis de nous. Il nous a choisis pauvres, malheureux. Il ne faut pas chercher à être plus que nous sommes. Il y aurait une forme de sainteté qui nous appartiendrait si on voulait qu'elle soit la nôtre. Non. Dieu cherche des pécheurs et non des saints, parce que les saints c'est Lui qui les fera, ce n'est pas nous. Cela est très important et probablement que Pierre et Paul ont senti cela malgré leur péché, malgré leur faiblesse. C'est dans cette humilité radicale devant le mystère de Dieu qui les a envahis qu'ils sont devenus colonnes, force et flambeaux pour l'Église. Et aussi demandons-leur d'aimer l'Église de ce temps, d'aimer l'Église de ce diocèse, d'aimer l'Église de ce pays, d'aimer l'Église de cette paroisse comme eux ont aimé l'Église en lui donnant le meilleur d'eux-mêmes.
Ceci engage un regard profondément positif, un regard admiratif, un regard où l'on contemple le mystère du Christ autant dans sa gloire, dans son pardon, dans sa fécondité que dans sa misère, que dans ses limites, que dans ses souffrances et dans sa mort. Demandons à ces deux apôtres cette grâce pour nous, pour notre communauté paroissiale et pour toute l'Église dont nous sommes membres, et aussi pour tous les hommes qui ont besoin, non pas de "réformateurs", mais qui ont besoin d'hommes et de femmes qui se laissent "reformer" intérieurement à l'image même du Christ. Il n'y a pas d'autre "entreprise" que celle-là que le Christ nous demande et qu'Il nous confie. Et il nous la confie avec d'autant plus d'audace, d'enthousiasme et de confiance qu'il sait que, seuls nous ne sommes pas capables de le faire.
AMEN