MAIS, SEIGNEUR, TU LE SAIS, JE N'AI JAMAIS AIMÉ QUE TOI

Première Messe de Frère Jean-François NOEL

Ac 12, 1-11 ; 2 Tm 4,6-8 + 16-18 ; Mt 16,13-19

(29 juin 1987)

 

I

l n'est pas très facile pour moi de prendre la pa­role aujourd'hui. Pourtant, quand je regarde Pierre, un prédécesseur, un pasteur, notre pasteur, je me sens comme rassuré. En effet, quand on suit l'évangile, on voit que dans le cœur de Pierre il y a eu beaucoup de nuages, d'hésitations et de doutes, avant qu'il puisse parler sans crainte au peuple qui l'entou­rait après avoir reçu, comme les autres apôtres, l'Es­prit Saint. Tout au long de l'évangile, c'est comme une sorte de valse intérieure, dans son cœur, une valse faite de lâcheté, de doute, de raideur, parfois d'amour, d'un cri qui traverse toute son existence : "A qui irions-nous, Seigneur ? " Et puis cette ultime ques­tion, que j'aimerais bien moi aussi entendre un jour, et que nous aimerions bien entendre, un jour, et que nous entendrons : "Mais, toi, est-ce que tu M'aimes ? "Alors, Simon reste nu devant cette question, et il répond : "Tu le sais, Seigneur ! Je t'aime, comme je peux ! "

Mais, avant d'en arriver là, avant d'arriver à ce cœur qui s'ouvre et qui s'abandonne totalement à Dieu, que de faiblesses. Et pourtant, que de beauté dans cette faiblesse. Frères et sœurs, nous tous qui sommes rassemblés et qui formons un corps uni, serré par le Christ Lui-même comme hier, à la cathédrale, où nous ne formions qu'un seul bloc. Et lorsque Christ s'est livré dans cet élément si simple, dans ce pain et ce vin, cette assemblée que nous formions a été élevée et elle a atteint les cieux. Mais, que de faiblesses, que d'hésitations dans notre cœur, je dis aussi, que de beautés parce qu'elles sont le lieu de la force de Dieu. C'est curieux, mais il faut vraiment que nous soyons faibles pour que nous devenions vraiment forts en Lui, totalement en Lui.

Si je parle ainsi et je parle un peu de moi, mais je parle aussi de chacun de vous, car le chrétien est celui qui se sait et s'accepte, chaque jour, chaque heure, faible, ombre, le plus ténébreux, venir, trans­former, convertir, élever, rendre divin, la rencontre de l'homme et de Dieu, c'est la rencontre d'une faiblesse et d'une force. Cette force à laquelle nous sommes vraiment appelés, dont nous avons vraiment envie, mais dont souvent nous voudrions comme nous l'ap­proprier par nous-mêmes. Alors que nous devons la recevoir comme un don. Cette joie que nous avons d'être ensemble aujourd'hui, c'est un don. Ma voca­tion, c'est un don. Notre assemblée qui forme le Christ, c'est aussi un don. Ni vous, ni moi n'en som­mes vraiment dignes. Mais c'est parce que, formant un seul corps, nous avons reconnu en nous qu'il nous manquait cet élément de cohésion, que nous étions trop faibles pour le cimenter nous-mêmes, que Christ est venu. Et Christ continue à venir, et Christ continue à grandir, avec une force qui devrait nous renverser dans l'espérance et nous établir, définitivement, dans la joie et la paix.

Frères et sœurs, un chrétien, un baptisé c'est celui qui a vu que le ciel se déchirait par la miséri­corde de Dieu. C'est celui qui a vu que la croix, plan­tée sur le monde, proclame la vie, et la vie de Dieu. C'est pour cela, et à cause de Lui, et pour répondre à son appel, que je suis prêtre. Non pas pour moi, ni pour ma force, mais en raison même de mes faibles­ses, pour, avec vous, faire grandir ce corps et témoi­gner, à travers le monde, que nous transportons, par­tout où nous allons, la vie, l'Esprit de Dieu, cette im­mensité qui se répand et qui a besoin de chacun de nos accords pour réaliser l'harmonie totale de l'uni­vers. Ainsi, de cœur en cœur, comme dans une conta­gion, nous rétablissons l'univers dans l'harmonie dans laquelle Dieu l'avait créé et nous faisons monter vers Lui, vers notre Dieu, toute l'humanité, sauvée, régéné­rée, heureuse de découvrir que Celui qu'elle avait tellement attendu, qu'elle avait tellement désiré, était déjà là, en elle, et attendait simplement qu'on lui ou­vre la porte et qu'on lui dise : " Mais, Seigneur, tu le sais, je n'ai jamais aimé que Toi ! "

 

AMEN