LES DEUX COLONNES DE L'ÉGLISE
Ac 12, 1-11 ; 2 Tm 4, 6-8 + 16-18 ; Mt 16, 13-19
SS. Pierre et Paul - (29 juin 1986)
Treizième dimanche du temps ordinaire
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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ienheureux es-tu, Simon fils de Jonas, car ce n'est pas la chair et le sang qui te l'ont révélé, mais mon Père qui est dans les cieux!" Ce passage nous rappelle cet événement fondamental pour l'histoire du salut dans lequel a été fondée l'Église : "Tu es Pierre et sur cette pierre Je bâtirai mon Église !" Pour bien comprendre à la fois toute la portée de la confession de Pierre et toute la signification des paroles de Jésus, il importe de re-situer cette confession de Pierre dans l'ensemble de l'histoire du salut.
Au commencement, il y a de la part des hommes un désir d'être sauvé. Au plus intime du cœur de l'homme il y a toujours, d'une manière ou d'une autre, ce sentiment d'une détresse, d'un besoin d'être profondément, radicalement et totalement aimé. Au plus profond du cœur de l'homme, il y a en même temps comme une sorte de négation terrible, cette impossibilité radicale qu'a l'homme de se sauver lui-même. Et peut-être d'ailleurs que notre vingtième siècle en fait une expérience encore plus radicale que les autres époques. Plus se déploie le pouvoir technique, plus s'affirme la maîtrise de l'homme sur le monde et sur les autres hommes aussi parfois, plus se manifeste cette impuissance radicale qu'a l'homme individuel ou l'humanité prise dans son ensemble de sauver par elle-même. Donc, au début de tout, dans la vie intérieure de chacun d'entre nous, il y a toujours ce premier stade dans lequel à la fois, dans une sorte de contradiction et de paradoxe, l'homme éprouve fondamentalement l'aspiration vers un salut, vers une plénitude, et d'autre part, tout aussi radicalement, l'impossibilité qu'il a par lui-même de se donner cette plénitude et ce salut. Cela, tous, à un moment ou l'autre de notre vie, nous en avons fait l'expérience. Que nous soyons chrétiens ou non, cela fait partie du sort commun de l'humanité.
Dans cet appel, dans ce désir profond d'être sauvé, il y a une histoire précise qui est l'histoire d'Israël, dans laquelle on a commencé à pouvoir nommer et à pouvoir dire d'où viendrait éventuellement un salut. Depuis Abraham jusqu'à Jean-Baptiste c'est l'histoire d'un peuple qui, par la révélation de Dieu, qui, par la proximité de Dieu, apprend petit à petit vers qui il faut crier pour pouvoir être entendu. C'est toute la prière des grands patriarches et des prophètes, ce sont toutes les imprécations des psaumes : "Seigneur, viens à mon aide !" - "Seigneur, je suis perdu, je suis au fond de l'abîme, je crie vers Toi ! viens me sauver !" Ce deuxième moment c'est le moment des anciennes alliances, c'est le moment de la reconnaissance que l'homme, mis en face de la question de son salut et de sa détresse, veut savoir d'où peut venir ce salut. C'est précisément quand il se tourne vers Dieu dans la prière et la supplication, qu'il peut commencer à pressentir la réalité même de ce salut. Non pas que l'homme de l'Ancien Testament fasse l'expérience d'un salut qui le mènerait à sa plénitude et à son plein épanouissement. Les plus beaux moments de l'Ancien Testament sont encore traversés par une sorte d'absence et par un manque, mais au moins ces hommes ont vécu par et dans une Promesse. Ces homme ont vécu dans une attente. Dieu leur a promis quelque chose : c'est tout le sens de l'attente d'un Messie.
Ainsi, pour orienter notre regard et notre propre expérience personnelle, il y a ce fil, discret, caché à l'intérieur de l'histoire de l'humanité, qui est toute l'histoire de l'Ancien Testament. Dieu commence à dévoiler le sens du désir de l'homme. Il ne le comble pas encore. Il a besoin de toute une pédagogie pour y arriver. Mais par contre Il commence à orienter profondément, le cri, le désir et la détresse de l'homme vers un but qui est Lui-même.
A l'intérieur même de cela, nous arrivons à Pierre. Quand l'homme crie sa détresse, quand l'homme se rend compte qu'il est incapable de se sauver lui-même et tourne son regard vers Dieu en lui disant : "Seigneur, envoie-moi les moyens du salut !" quand l'homme animé par cette triple préoccupation reçoit tout à coup la visite de Celui que Dieu envoie il se passe cet épisode de Césarée de Philippes. Quand Jésus dit : "Pour vous, qui suis-je" tout à coup, Pierre dit, et ce n'est pas de son propre cœur et de son propre fond qu'il tire cela, mais il le tire du don de la grâce qui lui est fait a ce moment-là, Pierre peut dire : Jusqu'ici nous étions en train de crier vers le Seigneur, mais maintenant le Seigneur nous a exaucés, maintenant nous savons qui nous sauve, nous savons d'où nous recevons réellement le salut : "Tu es le Christ, le Fils du Dieu Vivant !"
Ainsi donc on peut dire que cette confession de Pierre à Césarée qu'il proclame au nom de ses condisciples, les autres apôtres, on peut dire que là il se passe comme une sorte de mouvement de bascule dans l'histoire de l'homme à la recherche de son Dieu. Jusqu'ici il recherchait Dieu dans une sorte de contradiction terrible et dramatique, voici que tout à coup, la contradiction a pris fin. Par pur don de grâce, Pierre reconnaît que, désormais, le salut est donné, et qu'il est donné dans une personne : c'est Jésus qui est en face de lui et qui appelle Pierre et les autres apôtres comme ses disciples.
A partir de ce moment-là, le salut est nommé. A partir de ce moment-là, on sait non seulement que peut venir le salut, mais on sait qu'il est donné. Il est donné dans un homme. Le visage d'un homme nous dit, en plénitude, la réalité du salut. Il faudra que cet homme passe par la mort et la résurrection, mais désormais, ce salut qui doit être donné à l'homme, on sait par qui Il vient, comment Il nous est donné, pourquoi Dieu l'a envoyé. Tel est le sens de cet épisode. C'est le début de l'Église, car à partir du moment où le salut est identifié à un homme, Jésus, reconnu comme le Fils de Dieu, à partir de ce moment-là il y a Église. L'Église c'est toujours le lieu où des hommes, comme Pierre, à la suite de Pierre, peuvent, devant le mystère du Christ qui s'est fait chair et qui marche vers sa mort et sa résurrection, peuvent dire : "Tu es le Christ, le Fils du Dieu Vivant!" Tu es Celui qui nous donne le salut ! L'Église c'est le lieu où l'on proclame, où l'on identifie le salut, non pas que l'Église invente le salut, cela est le don de la grâce de Dieu. Ce n'est pas nous-mêmes qui avons réussi à dire : là est le salut, de là vient le salut. Cela nous est donné, c'est le sens de notre baptême. Mais, partout où est identifié Jésus Christ comme source de salut, il y a toujours l'Église.
Et c'est même cela qui est très beau. C'est que dans cette affaire, ce n'est pas Jésus Lui-même qui dit : Vous savez, je suis le Messie ! Jésus peut être nommé et reconnu comme Messie par Pierre. C'est cela qui est tout à fait extraordinaire. Que le Christ ait agi comme Messie, qu'Il ait posé des signes, qu'Il ait fait des miracles qu'à certains moments Il ait attiré l'attention sur l'énigme et le mystère de sa personne, cela est certain. Mais il est non moins certain que le Christ n'est pas venu pour se proclamer Lui-même. Il veut que ce soit son Église, en l'occurrence la pierre et le roc qui est la pierre de fondation, qui le proclame Messie, qui le proclame Sauveur et Fils du Dieu Vivant.
Vous voyez pourquoi le rôle de Pierre est si important dans l'Église. Ce n'est pas un rôle hiérarchique de grand patron qui mène bien l'affaire. La plupart du temps dans notre catholicisme occidental, avec un désir effréné de discipline, il fallait que tout le monde marche à la baguette, au doigt et à l'œil, et l'on pensait que le Pape était là pour cela. Ce n'est pas très utile de fonder la foi sur des critères disciplinaires, ca se retourne toujours contre nous. En fait le problème est infiniment plus radical qu'une question de discipline. C'est une question d'identification de l'Église. Que signifie Pierre ? Il est celui-là même qui, le premier, et parce que le Père le lui a révélé, a dit d'où venait le salut. Et par conséquent, aujourd'hui, aucun homme dans l'Église ne peut dire d'où vient le salut si ce n'est en communion étroite avec Pierre. C'est cela le rôle de Pierre, à la fois pierre de fondation sur quoi repose tout témoignage de foi, et en même temps pierre de touche, comme la pierre de touche sert à identifier la vérité même de l'or et qu'il ne s'agit pas de fabrication de faussaire. C'est pour cela que Pierre est si important dans la foi de l'Église. C'est à cause de ce double rôle, de fondation du témoignage qui identifie la source du salut en Jésus-Christ, et d'autre part parce que c'est toujours selon ce témoignage, non pas de façon bête et disciplinée, mais selon ce témoignage confessé par chacun d'entre nous dans la vérité même de la reconnaissance de Jésus comme Sauveur, qu'à ce moment-là, dans la communion réelle et profonde avec le témoignage de Pierre, nous sommes nous-mêmes constitués Église.
Que cette fête de Pierre et Paul nous affermisse dans ce sens de la foi : une foi qui est fondée sur le témoignage de l'apôtre, une foi qui se reconnaît a la foi des apôtres, et une foi qui proclame d'où vient véritablement le salut et qui, le reconnaissant ainsi, est capable de le dire à tous ceux qui cherchent, à tous ceux qui sont encore dans la détresse et qui n'ont pas encore reconnu la source du salut en Jésus-Christ.
AMEN