TA CONFESSION VIENT DU PÈRE
Ac 12, 1-11 ; 2 Tm 4, 6-8 + 16-18 ; Mt 16, 13-19
SS. Pierre et Paul - (29 juin 1986)
Vigiles du Treizième dimanche du temps ordinaire
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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'ai une question à poser à Pierre. En effet je voudrais bien savoir avec quelle audace, qu'est-ce qui lui a pris de professer ainsi si directement que cet homme qu'il connaissait était le Fils de Dieu. Pierre ! ton cœur est-il aussi grand que cette vérité que tu as professée devant Lui ? Comment se fait-il que tu aies cette audace inouïe de dire de confesser du fond de toi-même que Jésus de Nazareth est le Fils de Dieu ?
Frères et sœurs, Pierre comme Paul, les piliers, les colonnes de notre Église sont pour nous d'éminentes dignités, des personnages respectables que nous avons finalement un peu tendance à faire grandir à nos propres yeux. Et pourtant la réponse de Jésus est claire. La réponse, la confession de Pierre ne vient pas de lui, mais du Père, du Père de Jésus, de Dieu qui est dans les cieux. Finalement Pierre n'y est pour rien. En effet, l'évangile ne cesse de nous rapporter ses faiblesses qui me paraissent bien sympathiques pour les miennes, que ce soit sa lâcheté ou son reniement. De fait, dans l'évangile qui suit celui que nous venons de lire, Simon décidera de défendre Jésus et le Christ Lui-même lui dira : "Arrière, Satan !" Finalement, ce pilier de l'Église n'est pas si solide qu'on le croit, du moins du point de vue humain, du point de vue de cette sagesse humaine, il y a quelque chose qui nous échappe, comme une distance irréductible entre Dieu et nous, une distance que nous n'arriverons pas vraiment à réduire. Il est vrai, frères et sœurs, que Jésus est Fils de Dieu, mais qu'Il est quand même Dieu, ce qui veut dire que Dieu, s'incarnant, n'a pas abdiqué de sa transcendance. Il n'a pas décidé de venir sur un rang inférieur afin que nous comprenions qui Il était. Tout au contraire Il est resté pleinement Dieu en devenant pleinement homme, et nous, nous sommes en face de Lui, béats et stupéfaits de voir qu'Il est vraiment Dieu et vraiment homme.
Mais comment pouvons-nous, avec quelle puissance pouvons-nous affirmer comme nous le ferons pendant le Credo qu'Il est vraiment Fils de Dieu ? Notre cœur est-il trop petit pour contenir une telle vérité ? Ou quelle est l'énergie, quel est l'Esprit qui agit en nous afin que nous puissions oser dire qu'Il est Fils de Dieu ? La sagesse humaine que nous connaissons et que nous respectons, et qui a traversé les âges et qui continue à grandir est celle de ces hommes qui passent leur temps à chercher Dieu avec leur effort, avec leur ascèse. Ce n'est pas tellement le cas de Pierre et de Paul. On ne nous dit rien d'eux avant, en tout cas ils ne distinguent pas comme des figures inouïes de sages qui auraient rassemblé des foules innombrables qui les auraient admirées. Ils sont hommes comme nous et ils ont suivi. Ils ont suivi, et ils continuent à confesser, à dire : "Oui, vraiment Tu es le Fils de Dieu!"
Or il est vrai que toute sagesse humaine, prise d'un point de vue uniquement humain, se heurtera toujours à un problème irréductible, la mort. Quel que soit l'effort, quelle que soit l'ascèse, quel que soit le mérite, quelle que soit la beauté de votre cœur, nous mourrons tous. Et quel que soit ce que nous voulons, passer outre cette mort, nous mourrons aussi. La sagesse humaine en soi ne peut pas porter, ne peut pas nous aider à comprendre réellement ce qu'est le Christ. Il faut autre chose. Il faut autre chose pour avancer dans cette distance irréductible entre Dieu et l'homme, pour pouvoir prononcer du bout de ses lèvres, à la suite de ce regard de Jésus qui s'est posé sur Pierre : "Vraiment Tu es le Fils de Dieu !" Quel regard de Jésus sur Pierre ? Il y a des regards qui jugent, des regards qui critiquent, des regards qui attendent, je crois que celui de Jésus est un regard qui regarde, c'est-à-dire qu'Il est là, au plus profond du cœur de Pierre et qu'Il dilate ce cœur à la vérité même que ce cœur va professer.
Alors nous comprenons que ce n'est pas du cœur humain de Pierre que vient cette confession, mais c'est de Dieu Lui-même qui vient, comme dans un bouche-à-bouche, lui dire qui Il est. Lorsque le Christ dit : "C'est mon Père qui est dans les cieux qui t'a révélé cela et non la chair et le sang qui te constituent", c'est que le Père, par son Esprit, a agi sur le cœur de Pierre et qu'ainsi Pierre se trouve enveloppé, transformé dans la Trinité même, entre le Fils, le Père et l'Esprit, et ainsi il est devenu pilier et premier des apôtres de notre Église. Il n'y est pour rien sinon qu'il s'est laissé complètement dilater, ouvrir par cette nouvelle extraordinaire : "Oui vraiment, cet homme que je vois, que j'ai touché, avec qui j'ai marché sur les routes de Galilée, Celui-là même c'est Jésus-Christ". Un bouche-à-bouche, permettez-moi l'expression, entre la Trinité et nous-mêmes, c'est aussi notre histoire personnelle. Et c'est tout le mystère de la foi qui est derrière, c'est-à-dire de ce don de Dieu qui vient écarteler les dimensions de notre cœur afin que Dieu en Lui-même et en nous, dise la vérité.
La puissance de cette confession n'est pas du côté de l'homme. Elle vient du côté de Dieu, sinon Pierre n'aurait jamais pu avoir l'audace d'aller jusqu'au bout, sinon il aurait été Dieu lui-même pour confesser que celui qui était en face de lui était Dieu. C'est Dieu qui parle en lui. Cette Trinité dans son mouvement d'amour qui rentre dans son cœur, afin de le dilater, de lui faire dire les mots mêmes de l'Église : "Oui, Je suis, Je suis le Christ !"
Et derrière Pierre, il y a une foule immense qui se presse. Il y a d'abord tout Israël qui est là et qui attend. Et lorsque Pierre dit : "Tu es le Christ !" alors Israël frémit car vraiment Il est arrivé Celui qu'on attendait. Et plus encore une autre foule se presse, encore plus innombrable, avec Abraham à sa tête qui voit cette grande bénédiction, cette foule immense qui est l'Église. Quand nous disons que Pierre est le premier, nous disons que nous sommes derrière lui, avec le collège des apôtres, et que nous sommes avec lui, dans la bouche même de Pierre et que nous disons avec sa bouche, et dans son cœur : "Oui, Tu es le Christ, le Fils de Dieu !"
Quelle foule immense se presse ce jour-là sur les bords de Césarée de Philippes. Israël tout entier attend ce Messie, et nous, foule innombrable, ce qu'Abraham voulait voir de ses yeux, ces étoiles aussi nombreuses que le ciel, nous sommes là avec Pierre et nous disons : "Oui, Tu es le Christ, le Fils de Dieu !" Et cela c'est reposant, et c'est beau c'est immense. C'est un cri qui va durer et qui dure toute l'histoire.
Ainsi, par les faiblesses mêmes de Pierre et de Paul, nous sommes à la suite de ces hommes, accueillis dans le cœur même de la Trinité, car c'est là qu'est la vérité. C'est là qu'est la vérité essentielle, Dieu ne s'est pas abaissé pour nous rejoindre dans notre faiblesse, Il est resté pleinement Dieu. Et étant pleinement homme, Il a rompu cette distance irréductible qu'il y avait entre l'homme et lui. Nous pourrions dire que l'homme est un prétentieux, un fou prétentieux d'invisible. Mais il a raison. Il a raison car en lui peut s'enraciner et grandir cette foi. Elle ne vient pas de nous, mais il faut lui laisser la place afin qu'elle s'épanouisse et qu'elle grandisse. Dieu donne cette foi, mais il faut de la place pour qu'elle se développe, il faut une place immense, il faut avoir envie d'être sauvé, c'est-à-dire d'avoir un cœur aussi large que la vérité qui va nous envahir. Et pour cela il faut expulser les idoles qui l'encombrent.
Frères et sœurs, y a-t-il encore de la place dans votre cœur, afin qu'une vérité aussi grande que celle-là puisse y prendre place ? Est-ce que vraiment, vous avez envie d'être sauvés ? Est-ce que vraiment, sachant vos faiblesses, acceptant vos faiblesses, vous voulez vraiment que Dieu devienne fort en vous ? C'est cela le nœud du mystère de la confession de Pierre : "Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant !" Oui, même les puissances de l'Hadès ne pourront rien contre cette confession. La mort ne pourra plus rien. La sagesse humaine est dépassée. C'est Dieu qui a pris place maintenant. La mort est vaincue, et c'est pour cela que Pierre dira : "A qui irions-nous, Seigneur ? Tu as les paroles de la vie éternelle".
AMEN