APÔTRES DU CHRIST
Ac 12, 1-11 ; 2 Tm 4, 6-8 + 16-18 ; Mt 16, 13-19
SS. Pierre et Paul - (29 juin 1985)
Homélie du Frère Michel MORIN

L'Isle-Aumont : Saint Pierre et Saint Paul
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u bord du lac, quelques jours après sa résurrection, Jésus dit à Pierre : "Quand tu étais jeune, tu mettais toi-même ta ceinture et tu allais où tu voulais. Quand tu seras devenu vieux, tu étendras les mains, un autre te nouera ta ceinture et te mènera où tu ne voudrais pas." Jésus indiquait par là le genre de mort par lequel Pierre devait glorifier Dieu. Ayant ainsi parlé, Il dit : "Suis-Moi !"
Alors que les frères chrétiens s'étaient réunis à Césarée Maritime pour accueillir Paul, qui rentrait d'Asie Mineure et qui allait comparaître devant les juges un prophète monte de Jérusalem et au milieu des chrétiens rassemblés autour de Paul, voici ce qu'il fait et dit. "Agabus descendit de Judée. Il vint nous trouver et prenant la ceinture de Paul, il s'en lia les pieds et les mains en disant : Voici ce que dit l'Esprit Saint : L'homme auquel appartient cette ceinture, les juifs le lieront comme ceci à Jérusalem et le livreront aux mains des païens." Alors les frères chrétiens dissuadent Paul de continuer son voyage vers Jérusalem, mais il répond :"Je suis prêt non seulement à me laisser lier mais encore à mourir à Jérusalem pour le nom du Seigneur Jésus." Et les chrétiens furent réduits à dire ceci : "Que la volonté du Seigneur se fasse !"
Pierre et Paul, à l'un comme à l'autre quelqu'un d'autre a noué la ceinture. On aime parfois souligner leur très grande différence, de caractère, de mission, de compréhension des choses qu'il faut interpréter pour qu'elles rentrent dans la logique du salut. Mais, quelles que soient leurs différences, ils ont un même et unique Seigneur et ils sont sous l'autorité, sous la volonté de ce Seigneur Jésus. Et que ce soit pour Pierre ou pour Paul, l'un et l'autre ont vécu le même attachement au même Seigneur, et ils ont vécu dans la même force du témoignage pour le même Seigneur. C'est ce que symbolisent ces deux petits faits concernant la ceinture de Pierre et la ceinture de Paul.
La ceinture, c'est ici un symbole d'attachement et de force. Cet attachement c'est celui non pas d'abord de l'apôtre au Seigneur, mais du Seigneur vis-à-vis d'un homme vis-à-vis de Pierre, vis-à-vis de Paul. C'est le choix qui s'est posé sur l'un comme sur l'autre, dans la liberté de Dieu Lui-même, dans son mystère d'amour pour chacun d'eux et pour l'humanité. Quand le maître serre la ceinture à quelqu'un d'autre, il devient son serviteur et il n'est plus libre. Il est désormais lié à celui qui lui a mis sa ceinture et qui le mènera là où il ne veut pas aller, là où sa volonté d'homme, là où sa liberté ne veut pas aller. Et c'est le cas pour Pierre comme pour Paul.
Cet attachement au Seigneur Jésus est la condition fondamentale de la véritable liberté. Il nous faut un instant méditer sur le mystère de ces deux hommes au caractère aussi fort l'un que l'autre, aussi indépendant l'un que l'autre, et qui ont vécu dans l'appel du Seigneur, avec un attachement si fort, si profond qu'ils ont tout abandonné non seulement des choses de ce monde, mais d'eux-mêmes par attachement au Seigneur Jésus et dans l'obéissance à la mission qu'Il leur donnait. Ils ont accepté de reconnaître que dans leur maturité d'homme, ils n'étaient pas les maîtres de leur propre vie ni de leurs sentiments, ni de leur avenir humain. Mais que, désormais, ce Jésus dont ils ont vu le visage de Ressuscité, soit au bord du lac comme Pierre, soit sur la route de Damas comme Paul, ce Jésus désormais, les lie à Lui-même, les tient dans sa main et Lui seul va les conduire là où Il veut qu'ils aillent pour son témoignage à Lui.
Cet attachement symbolisé par la ceinture de Pierre et de Paul, est pour chacun de nous un appel à reconnaître librement et dans le même amour, notre dépendance fondamentale et radicale à Dieu. Nous sommes des êtres qui aiment par-dessus tout la liberté, sans savoir ce que c'est que la liberté. Et parce que nous ne savons pas ce que c'est que la liberté, nous nous aliénons, nous nous rendons esclaves de beaucoup de choses. Ce n'est que dans la reconnaissance d'une dépendance totale avec Dieu que nous pouvons éviter toute aliénation, que nous pouvons sortir de tout esclavage. Et c'est cela le mystère de cet attachement au Christ, de cet attachement à Dieu. Tout attachement aux choses de ce monde est dépendance à des choses inférieures à nous-mêmes, et nous ne pouvons pas trouver là notre véritable liberté. Et c'est pour cela que nous sommes souvent des êtres malheureux, des êtres qui ne peuvent pas s'épanouir car nous cherchons notre liberté là où elle n'est pas. Elle n'est pas dans notre lien avec les choses de ce monde, ce qui ne veut pas dire qu'il ne faut pas les reconnaître en tant que bonnes, mais la source de notre véritable liberté, est dans la dépendance radicale aux choses supérieures c'est-à-dire du ciel. Tout le reste n'est pas libération mais aliénation.
Notre libération ne vient que de l'attachement du Seigneur à nous-mêmes et de notre réponse à cela. Tout le reste nous mène sur la pente de l'aliénation et de l'esclavage sous une forme ou sous une autre. Quel homme, quel chrétien fut plus libre que Pierre et Paul, l'un et l'autre ceinturés, liés, enchaînés, prisonniers à cause du Christ, à cause de sa vérité, cette vérité dont Lui-même disait qu'elle seule peut nous rendre véritablement libres.
Le deuxième symbolisme de la ceinture est celui de la force. La force est non pas tellement ce qui s'oppose à la faiblesse, mais ce qui vient fortifier la faiblesse, ce qui vient structurer ce qui en nous est incapable de s'établir par soi-même. Vous savez combien cette force, pour Pierre comme pour Paul, n'est pas venue d'eux-mêmes mais du Christ. Ils étaient faibles, ils étaient fragiles, ils ont renié, ils ont persécuté. Même leur volonté n'était pas encore tout à fait adaptée à celle de Dieu puisque Paul disait : "Je ne fais pas le bien que je veux faire et je fais le mal que ne je veux pas faire." L'un et l'autre ont connu, dans leur propre vie, la faiblesse, pas simplement la faiblesse physique, mais la faiblesse morale, le reniement. C'est là que se noue le mystère de l'attachement et de la force. Notre force ne vient pas de nous, ne vient pas de notre foi, ne vient pas de notre capacité de nous perfectionner nous-mêmes ni de nos vertus. Elle vient uniquement de notre attachement au Christ, c'est-à-dire du Christ Lui-même seulement.
Nous sommes des êtres fragiles. Saint Paul disait : "Ce trésor de la vérité du salut, de l'attachement du Christ à nous, nous le portons dans des vases d'argile pour qu'on voie bien que cette puissance appartient à Dieu et non pas à nous." Et dans la deuxième épître aux corinthiens, il disait encore en parlant de Dieu : "Ma puissance se déploie dans ta faiblesse, ma force te suffit."
Frères et sœurs, l'attachement et la force nous viennent de Dieu, c'est ce que nous allons demander par l'intermédiaire de ces deux apôtres. Je crois que notre grand drame, à nous chrétiens d'aujourd'hui dans un monde difficile, pas plus d'ailleurs que celui de Pierre ou de Paul, notre grand drame, c'est notre fragilité. Notre fragilité intérieure car, comme les autres, nous sommes "ballottés à tous vents de doctrine", notre fragilité parce que nous ne savons plus très bien, et le monde ne nous le dira pas, où est la vérité, où est la liberté fondamentale. Nous sommes des êtres éminemment fragiles, nous en faisons l'expérience, vous autant que moi, chaque jour dans notre vie de deux manières : d'abord par notre péché, et par notre incapacité à nous convertir nous-mêmes. Il nous faut écouter ce témoignage de Paul et de Pierre. Nous n'avons pas d'autre avenir, nous n'avons pas d'autre espérance, nous n'avons pas d'autre certitude pour aujourd'hui que l'attachement du Christ à nous et cet attachement est notre force. C'est notre seule force, nous n'avons rien d'autre. Si nous nous appuyons sur autre chose, nous nous aliénons, nous ne sommes plus libres, nous devenons esclaves du péché, du monde ou de nous-mêmes. Que la prière de ces apôtres ouvre notre cœur à cette force du Christ que Lui-même vient nous donner lorsque nous acceptons qu'Il nous mette une ceinture qui est la sienne, et qu'Il nous conduise là où naturellement nous ne voudrions pas aller. Alors nous pourrons pressentir ce que Jésus disait à Pierre : "Bienheureux es-tu, Simon, car tout cela vient du Père et non pas de toi-même."
AMEN