DEUX TEMPÉRAMENTS DE FEU
Ac 12, 1-11 ; 2 Tm 4, 6-8 + 16-18 ; Mt 16, 13-19
SS. Pierre et Paul - (29 juin 1988)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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êter Pierre et Paul, c'est l'œuvre de Dieu dans des tempéraments très différents, représentés par ces deux colonnes. On peut supposer que ces deux personnages ne s'entendaient guère, en tout cas, ils sont, comme sur cette icône, dans un baiser tendre, le fondement, le ciment, le liant de l'Église que nous constituons encore aujourd'hui. C'est la figure d'un mariage mystérieux entre ces deux tempéraments et le Christ qui ouvre l'Église, ce royaume de Dieu contre lequel les portes de l'Hadès ne pourront rien.
En eux nous constatons la faiblesse, la chute, parfois le manque d'espoir. Pierre fera l'expérience de la faiblesse morale, du reniement, de la lâcheté. Paul fera l'expérience d'un zèle de haine contre les chrétiens et le Christ. Et ces deux éléments seront "renversés" pour devenir la fermeté du roc de la foi de Pierre, et l'ardeur de Paul pour annoncer l'évangile à tous les hommes et aux païens. Il est vrai que la force de Dieu a pu se développer dans la faiblesse de ces hommes. Tous deux ont pu constater que leur faiblesse n'est plus un obstacle à l'amour de Dieu qui les remplit mais bien plutôt le prétexte, l'occasion du déploiement de cette force de Dieu.
Et j'ai envie, en cette fête de nous demander : "Comment considérons-nous nos propres fautes ? nos ténèbres ?" Que ce soit ce domaine de tentation permanente que nous pouvons connaître les uns et les autres ou cette culture permanente d'une angoisse intérieure, d'un manque d'assurance ou la fragilité douloureuse de notre foi, nous les vivons comme des affaires trop humaines et nous les considérons comme des obstacles à notre vie chrétienne. Tout au long de leur vie commune avec Jésus, les apôtres ont appris que ces fragilités ne seront pas des obstacles au royaume mais l'occasion du déploiement de la force de Dieu. "Ce n'est plus moi qui vis, mais c'est le Christ qui vit en moi !" La faiblesse ne s'oppose pas à la force de Dieu, elle est l'occasion de la force de Dieu. Encore faut-il que nous reconnaissions ce péché, cette face sombre ou ténébreuse, comme cela même dont le Christ a besoin et qu'Il réclame.
Qu'est-ce qui était plus douloureux pour Pierre et Paul sinon de se désarmer eux-mêmes de leur faiblesse, de leur volonté de se trouver dignes de l'appel entendu ou de la vie à laquelle ils aspiraient, afin que Jésus s'en empare et qu'ils deviennent instruments de la puissance de Dieu ? Quelle invitation à nous dire, à mi-mot, au fond de nous-mêmes : ''Et si ma faute était ma joie !" Si ma faute était pour Dieu l'occasion de faire de moi l'instrument de sa puissance, au lieu d'en faire le nid de ma culpabilité ou de ma honte. Nous sommes délivrés. Qu'est-ce à dire sinon que, Dieu nous demande, au cœur même de cette faiblesse, non pas de la contempler avec horreur, de l'intérieur, mais de savoir qu'elle est l'occasion de l'invasion de l'Esprit de Dieu pour que nous devenions des "forces du Christ" parmi les frères et pour l'Église.
Et finalement, si nous regardions nos fautes, nos lâchetés, nos faiblesses, tout ce qui encombre et alourdit notre vie, comme la chance inouïe que nous avons d'être saisis et sauvés. Ne serait-ce pas l'occasion de renverser radicalement notre vue intérieure et de plus marcher à reculons vers Dieu, mais de marcher les bras tendus vers Lui, car Il connaît ces faiblesses, Il les a portées Lui-même sur la croix. Nos fautes sont déjà connues, sont déjà vécues. Si nous considérions nos erreurs, si nombreuses, comme la possibilité du salut et non comme l'impasse de ce salut en nous ? Si nous les sentions comme l'aiguillon qui nous permettrait réellement ces humbles qui ont tout à recevoir de Jésus ? "Tu sais bien que je t'aime !" Tu le sais mieux que moi. Et c'est même ma lâcheté, ma faiblesse qui me font dire que c'est toi qui le sais et non pas moi. Derrière cette face ténébreuse, ce tourment, ce poids, cette croix permanente se cache un péché plus grave, contre lequel Dieu ne peut rien et qui est notre suffisance, notre orgueil. Il faudrait savoir nous servir de ce qui est moins bon en nous-mêmes pour nous obliger à cette humilité, pour nous apprendre à recevoir, au sein même des blessures, le seul baume cicatrisant qui est la force de Dieu. Nous sommes appelés, de l'intérieur même de ces blessures, à témoigner de la puissance de Dieu. Or nous restons souvent comme au seuil même du royaume en doutant d'être vraiment sauvés. Et pourtant, même si je tombe souvent dans les mêmes ornières, je sais que ces ornières sont l'occasion d'une invasion de l'Esprit en moi.
Essayons de nous voir comme Dieu nous voit. Avançons-nous vers Lui comme une seule offrande, sans camoufler nos blessures. Reconnaissons nos fautes non comme ce qui nous affaiblit ou nous abêtit ou nous ferme les yeux sur la lumière de Dieu, mais comme ce qui aiguillonne notre désir d'être sauvé. "Bienheureuse faute !" si difficile à dire et pourtant si juste. Cela ne tient pas à nos mérites, à notre tempérament. Dieu saura faire des tempéraments que nous sommes des témoins zélés de son amour, comme Il a su faire de Pierre et de Paul d'ardents foyers d'amour. Bienheureuse lâcheté, bienheureuse haine qui nous ont valu de tels témoins de cette puissance de Dieu.
AMEN