DE JÉRUSALEM À ROME JUSQU'À AUJOURD'HUI

Ac 12, 1-11 ; 2 Tm 4, 6-8 + 16-18 ; Mt 16, 13-19
SS. Pierre et Paul - (29 juin 2009)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Pierre et Paul

F

rères et sœurs, la fête de Pierre et Paul que nous fêtons aujourd'hui est l'heureux dénouement d'un roman policier qui a duré un peu plus d'une trentaine d'années. Aujourd'hui, quand nous fêtons Pierre et Paul, tout va bien, c'est un peu si vous me permettez l'expression : embrassons-nous folle ville ! Nous fêtons les deux figures d'apôtres qui avec leur sang, ont donné à l'Église de Rome sa véritable dimension, puisque ni l'un ni l'autre n'a fondé cette Église. Mais en réalité, cette rencontre de Pierre et Paul dans une unique fête et dans l'Église de Rome, n'était pas évidente du tout au départ. 

       Pierre d'abord est une énigme. Vous venez d'entendre la confession de Pierre : "Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église". Or, curieusement, au moment où est fondée l'Église de Jérusalem, Pierre n'en est pas l'évêque, c'est saint Jacques. Même quand Jacques, le premier meurt, le second qui est évêque, c'est encore un Jacques et ce n'est pas Pierre. Pierre n'a jamais exercé la fonction d'évêque de Jérusalem. Cela peut paraître un peu bizarre pour celui qui avait reçu un nom si particulier de la part de Jésus, que dans l'Église mère, mais si par exemple au jour de la Pentecôte Pierre parle le premier, ce n'est pas lui qui assure la conduite de l'Église de Jérusalem. Pierre est resté un certain temps à Jérusalem sans doute jusqu'au moment que l'on vient de nous le raconter dans les Actes des apôtres. Ayant été fait prisonnier à cause de la mort de Jacques, Pierre n'est ni le premier martyr parmi les apôtres, c'est Jacques le premier martyr parmi les apôtres, et quand il est mis en prison et qu'il est libéré on prend soin de nous dire qu'il ne se rendit pas très bien compte de ce qui se passait, comme s'il y avait une petite allusion un peu drôle à ce sujet, toujours est-il que Pierre s'en va ailleurs et on ne sait pas où. 

       Pierre part de Jérusalem et Jérusalem continue comme d'habitude. C'est une première chose. Même si Pierre est allé ailleurs, on voit très bien que son coeur penchait du côté de la communauté de Jérusalem. Pierre était un bon juif, galiléen certes, ce n'était pas le cent pour cent du juif qui était de stricte observance, mais il était plutôt du côté judéen et il défendait plutôt une conception de l'Église dans laquelle pratiquement l'appel du Christ ressuscité était quasiment réservé à Israël. C'est pour cela que trois ans plus tard à peine, vers 34-35, quand Paul vit le chemin de Damas, et que quinze ans plus tard il le raconte dans l'épître aux Galates, il dit : "Lorsque celui qui m'avait choisi dans le sein de ma mère (donc une prédestination qui va bien au-delà de l'appel apostolique), daigna révéler en moi son Fils, pour que je l'annonce aux nations". Paul a une tout autre perspective apostolique que Pierre. Pierre est très hésitant concernant l'annonce aux nations, Paul d'emblée, son évangile, c'est cela qu'il appelle son évangile c'est que le Christ est ressuscité pour toutes les nations. Alors que dans le milieu de Jacques à Jérusalem, certes, on n'excluait pas les païens, mais on en était moins sûr. 

       A partir de là vont se créer deux grands courants dans l'Église primitive dans les premières années, qui fait que Paul va avoir comme point de chute Antioche, une Église où il y a beaucoup de païens qui veulent se convertir, et quand vous lisez les Actes des apôtres, il y a une véritable tension entre Antioche et Jérusalem. Antioche c'est l'ouverture vers les païens avec Saul (le premier nom de Paul), et Barnabé, et de l'autre côté Jérusalem qui de temps en temps envoie des gens pour surveiller ce qui se passe à Antioche. On se trouve là devant une Église qui se trouve assez en tension. Comment va-t-on faire ? Par la suite, à mesure que Paul va dans les différentes Églises des nations, d'abord il essaie sans arrêt de revenir à Jérusalem pour faire labelliser son évangile par les colonnes de Jérusalem, sans cesse, il fait des quêtes pour cette ville pour montrer qu'il est très attaché à Jérusalem. Mais en même temps, ceux qu'il appelle "ceux de Jacques" qu'il ne regarde pas toujours d'un bon œil, sont toujours derrière partout où il est passé. Même une fois à Corinthe, il se plaint de ce que Pierre est passé et aurait un tout petit peu semé des interrogations dans la communauté de Corinthe. 

       Il ne faut pas imaginer que le rapport entre Pierre et Paul a été toujours extrêmement agréable. La preuve c'est que Paul raconte dans l'épître aux Galates, à un retour de voyage qu'il arrive dans la communauté et que Pierre qui jusque-là avait accepté de manger avec les païens, voyant que des juifs arrivaient de Jérusalem pour observer ce qui se passait à Antioche, se remet à pratiquer et à vivre à la juive. A ce moment-là évidemment, Paul avec la vivacité de tempérament que tous nous lui connaissons, a passé une algarade à Pierre pour lui dire que son comportement était inadmissible. Il y a sans doute eu d'autres péripéties, cela n'a pas toujours été si simple. Notre manière aujourd'hui de voir tout cela de très loin et de penser que tout devait bien marcher, ce n'est pas si évident que cela. D'un côté, il y avait la question de l'ouverture aux païens, on sentait bien que Jérusalem freinait des quatre fers, et Pierre était pris entre les deux tendances. Tantôt, effectivement, il avait une attitude ouverte vis-à-vis des païens, mais dès qu'il risquait d'avoir des petits problèmes avec les juifs de stricte observance, devenus chrétiens pourtant, il repassait de l'autre côté. 

       C'est assez providentiel que vers la fin de leur vie à tous les deux, d'une part Paul ait voulu aller évangéliser à Rome parce que c'était la capitale du paganisme, donc il fallait absolument dans son plan missionnaire, après avoir évangélisé l'Anatolie (la Turquie actuelle), puis la Grèce, la troisième étape, c'était l'Italie et ensuite, il avait même pensé à l'Espagne. Mais d'autre part, il est certain que Pierre d'une manière ou d'une autre, a voulu aussi avoir quelque relation avec l'Église de Rome. C'est peut-être pour cela qu'ils se sont retrouvés tous les deux à Rome. C'est miraculeusement que l'un et l'autre ont été appelés à témoigner jusqu'au sang dans cette ville où ils allaient pour des raisons sans doute bien différentes. Paul y allait sûrement parce qu'il fallait continuer l'évangélisation aux païens, Pierre y allait aussi parce que les communautés étant réparties entre ceux qui étaient circoncis et ceux qui ne l'étaient pas, Pierre voulait aller à Rome parce qu'il y avait là une grosse communauté de juifs convertis au Christ. 

       Même les circonstances qui sont très obscures du martyre de Pierre et de Paul, sont des circonstances extrêmement énigmatiques, dans lesquelles tous les deux se sont retrouvés à Rome et à la faveur de la destruction de Jérusalem. C'est Rome qui à ce moment-là ayant été pour ainsi dire, scellée dans le sang du martyre de Pierre et de Paul, qui est devenue le lieu même de la communion et comme on  dira plus tard, à l'époque d'Ignace d'Antioche, Irénée, etc … l'Église qui préside à la charité. Ce n'est pas une histoire aussi simple que cela et les relations de Pierre et de Paul, si maintenant, nous les voyons ensemble, sur toutes les représentations chrétiennes, ils sont toujours représentés ensemble, l'un avec l'épée, l'autre avec les clés, mais en réalité, cela a été une tension continuelle. 

       Je crois que c'est d'un grand encouragement pour nous aujourd'hui. La plupart du temps, quand il y a un tout petit problème dans l'Église on se demande ce qu'il faut faire, on se lamente, or c'est comme cela depuis le début. Il ne faut pas s'affoler, ce mystère de l'Église n'est pas un mystère dans lequel tout est absolument lisse, irénique et sans problème. Le mystère de l'Église, c'est qu'elle vit encore aujourd'hui de la tension de Pierre et de Paul. Personnellement, je crois que si Pierre est à Rome, il garde la responsabilité de l'Église ouverte à ceux qui sont de la circoncision. Donc, le ministère de Pierre est extrêmement complexe, à la fois comme pasteur du troupeau comme Jésus nous l'a dit encore tout à l'heure dans Matthieu 16, mais également, c'est Pierre qui est le garant de la possibilité de la rencontre entre l'Église et Israël. C'est pour cela que le rôle de Pierre est si important, il a quitté Jérusalem, il est bien sûr à Rome dans le creuset même des nations, dans cette Rome que l'Apocalypse appelle Babylone et ce n'est pas pour rien. Mais en même temps, Paul est aussi à Rome et ils maintiennent tous les deux la même ouverture vers les païens et vers Israël. C'est cela leur ministère. Le ministère du pape actuel n'est pas uniquement le ministère de Pierre, mais c'est le ministère de Pierre et de Paul. 

       Nous prierons pour que l'Église aujourd'hui, malgré toutes les difficultés et tous les affrontements qu'elle connaît, dans tous les passages difficiles qu'elle traverse, de même que la figure de Pierre et de Paul représente cette tension fondamentalement nécessaire et complémentaire, nous sachions nous-mêmes nous enrichir des difficultés et de tous ces avatars de l'histoire de l'Église auxquels nous sommes affrontés aujourd'hui  et qui sont simplement le chemin historique de la venue du Royaume dans le monde. 

     AMEN