LA FAIBLESSE DE L'HOMME

Ac 12, 1-11 ; 2 Tm 4, 6-8 + 16-18 ; Mt 16, 13-19
SS. Pierre et Paul - (29 juin 1998)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Mussy-sur-Seine : Saint Pierre

F

rères et sœurs, quand nous pensons à Saint Pierre dont nous célébrons la solennité aujourd'hui, tout naturellement, spontanément, nous pensons à lui comme le premier des papes. Et nous nous le représentons sous l'image approximative de Jean-Paul II ou de Jean XIII ou de quelqu'un des papes qui nous sont familiers, que nous avons connu ou vu, c'est-à-dire comme un homme infiniment respectable dont l'autorité, la sainteté, la profondeur spirituelle rayonnent d'une façon visible, immédiate, quelqu'un qui attire le respect, dont l'infaillibilité est presque visible à l'œil nu. Bref, nous nous faisons de saint Pierre une image extrêmement noble, vénérable, comme de quelqu'un qui immédiatement attire le respect, la confiance, à qui tout naturellement et spontanément on obéit, qui est presque visiblement le vicaire de Jésus dans son Église. D'ailleurs l'évangile que nous venons de lire nous confirme dans cette impression : "Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église", réponse de Jésus à cette profession de foi de Pierre : "Tu es le Christ, le Fils du Dieu Vivant".

       Pourtant si nous lisons de façon attentive et plus détaillée les évangiles, Pierre n'apparaît pas exactement comme cette icône que nous nous représentons ainsi. Pierre, c'est quelqu'un de fragile, quelqu'un de faible, c'est quelqu'un de pécheur. Pierre, c'est non seulement celui qui a renié le Christ, trois fois, au moment décisif de la Pâque, de la Passion, c'est non seulement celui qui, dans un élan de générosité spontanée, est descendu de la barque pour marcher sur la mer à la rencontre de Jésus, mais qui très vite a douté, a craint et s'est enfoncé dans les flots. Et il a fallu que Jésus le saisisse par la main pour le relever. Pierre, c'est quelqu'un certes de très spontané, de très vivant, de très sympathique d'ailleurs, mais quelqu'un qui n'est pas spécialement remarquable par sa fermeté, par son équilibre, par sa dignité, par un côté "pontifical". Entre nous soit dit, si nous avions rencontré Pierre, nous n'aurions pas eu exactement les mêmes sentiments qu'en rencontrant le pape aujourd'hui. 

       Et plus profondément encore, (les Pères de l'Église d'ailleurs se sont plu à le souligner, et pas du tout pour rabaisser la personnalité de l'évêque de Rome mais parce que c'est la vérité de l'évangile) c'est très précisément sur cette fragilité de Pierre, et même sur le reniement de Pierre, sur son péché, que Jésus a bâti sa`primauté, sa mission, son rôle, ce rôle qui se perpétue effectivement à travers l'histoire de l'Église, au travers de tous les papes. Vous me direz : nous savons bien qu'à certaines époques, au Moyen Age, à la Renaissance, il y a eu des papes qui n'étaient pas très brillants. Mais enfin, grâce à Dieu, depuis un siècle ou deux, nous avons une série de papes remarquables. Pourtant leur pouvoir, hérité de celui de Pierre, fondé sur la faiblesse de Pierre. 

       En effet quand Pierre a eu renié Jésus trois fois, Jésus a été condamné, crucifié, est mort, Pierre avait fichu le camp. Et puis Jésus ressuscité retrouve Pierre, vous vous souvenez, au bord du lac. Nous lisions cela hier soir, c'est la première rencontre de Jésus avec Pierre depuis son reniement, (saint Luc nous le dit) ce regard à la fois de tendresse, de pardon et aussi de tristesse que Jésus a eu immédiatement après le reniement de Pierre alors qu'il traversait la cour, ce regard qui a provoqué les pleurs de Pierre. Enfin, bref, ce regard n'était qu'un signe avant-coureur de cette scène au bord du lac quand Jésus, de vive voix, retrouve Pierre et par trois fois, Il va lui dire : "Pierre, m'aimes-tu ?" Trois fois parce que Pierre a renié trois fois. Et ainsi Jésus, trois fois, le rétablit, rétablit dans quoi ? dans l'amour : "Pierre, m'aimes-tu? et m'aimes-tu plus que ceux-ci ? plus que les autres ? plus que les autres disciples ? toi qui m'as renié trois fois, est-ce que tu m'aimes davantage ?" Et Pierre dit : "oui", Pierre découvre par le miracle de la grâce de Dieu que son cœur, ce cœur pécheur, ce cœur qui a renié, son cœur aime Jésus, que Jésus a restauré l'amour dans son cœur. C'est cela le pardon. Et c'est sur ce péché trois fois commis, trois fois pardonné, trois fois remplacé par l'Amour que Jésus fonde sa primauté, les trois fois Il lui dit : "Sois le berger, sois le pasteur de mes brebis, de mes agneaux, de mon Église".

       Autrement dit, ce n'est pas simplement de façon anecdotique que Pierre est le chef des Apôtres bien qu'il ait renié trois fois, mais c'est précisément parce qu'il a renié trois fois qu'il est le chef des Apôtres et donc la pierre sur laquelle Jésus va construire son Église. Autrement dit, l'autorité de Pierre, l'autorité dans l'Église et, bien entendu l'autorité des papes qui sont les successeurs de Pierre, n'est pas une autorité qui tiendrait à leur excellence, à leur caractère particulièrement vertueux, particulièrement au-dessus de la moyenne des hommes et des chrétiens, l'autorité dans l'Église, l'autorité de Pierre et toute autorité tient à l'Amour que Dieu met Lui-même dans nos cœurs, non pas à l'amour dont nous serions capables naturellement et qui nous ferait aller à la crucifixion avec le Christ dans un mouvement de courage et d'enthousiasme, mais l'Amour que, par grâce, Dieu met dans un cœur qui est pauvre, fragile, pécheur. C'est l'expérience du péché, et l'expérience du péché pardonné, l'expérience du péché, c'est-à-dire du manque d'amour ou du refus d'amour ou de l'incapacité d'aimer, c'est cette expérience plus celle de la Toute Puissance de Dieu qui peut ressusciter un cœur mort par le péché, c'est cette expérience qui fonde l'autorité de Pierre, et donc toute autorité dans l'Église. 

        C'est un paradoxe que Jésus a souligné pendant toute sa vie, que le péché d'une façon qui nous semble au premier abord inexplicable est la voie d'accès pour la plupart d'entre nous, Pierre y compris, la voie d'accès à la découverte de la grâce triomphante et Toute Puissante de Dieu. En dehors de la Vierge Marie qui a été préservée du péché par une grâce encore plus gratuite, dès l'instant de sa conception, nous sommes tous pécheurs, et c'est par le péché, que Dieu pardonne, que nous découvrons que l'Amour est gratuit et non pas la récompense de nos capacités, de nos efforts, de nos vertus, nos réussites. Au contraire, tout l'évangile nous le montre, l'opposition de Jésus aux Pharisiens c'est l'opposition de Jésus à ceux qui croient que leur réussite est un gage de la récompense que Dieu leur donnera. Eh bien, non ! Dieu ne récompense pas nos réussites, Dieu, et nous-mêmes, si nous sommes un peu lucides, constatons notre incapacité de réussir par nous-mêmes. Et Il nous donne gratuitement, c'est-à-dire par grâce, de pouvoir aller au-delà de l'échec de notre péché. 

        Tel est le résumé de l'expérience spirituelle de Pierre. C'est par le péché que Dieu nous apprend que nous sommes sauvés, et nous sommes sauvés, ce qui nous permet de dire aux autres, de révéler aux autres qu'ils sont sauvés. Et c'est ça l'autorité de l'Église. L'autorité, ce n'est pas des gens meilleurs que les autres, plus brillants que les autres, plus saints que les autres, c'est des gens qui savent qu'il n'y a que par grâce que nous sommes sauvés, que par grâce que nous sommes aimés. 

        Et saint Paul ne me contredirait pas, car lui aussi que nous fêtons aujourd'hui, il est celui qui a persécuté l'Église, voilà ce qu'il était capable de faire par lui-même, de bonne foi sans doute, mais enfin avec une certaine violence et un acharnement certain et il a fallu que Dieu le brise sur le chemin de Damas, l'écrase au sol sous sa lumière triomphante pour que Paul transformé devienne l'Apôtre des nations. Et saint Paul le proclame hautement dans l'épître qu'il écrit aux Corinthiens, la deuxième lettre aux Corinthiens, il proclame : "Quelles que soient les grâces que j'ai reçues, quelles que soient les révélations qui m'ont été faites, Dieu laisse en ma chair une écharde. Et quand je lui demande de me délivrer de cet ange de Satan qui me soufflette", il s'agit bien de la fragilité, de la pauvreté, du péché de Paul, "Dieu m'a répondu : "ma grâce te suffit, car ma Puissance se déploie dans la faiblesse". C'est exactement l'expérience de Pierre. 

       Pierre, Paul, tous les saints, c'est tout un. Pour nous aussi, frères et sœurs, nous ne sommes pas appelés à être plus forts que les autres, meilleurs que les autres, ne nous faisons pas d'illusions, nous ne sommes pas des êtres à part, nous n'avons pas de qualification supérieure, nous sommes aussi pauvres, aussi faibles, aussi fragiles, aussi misérables que tout le monde. Seulement nous croyons que la grâce de Dieu peut nous prendre et de ces pauvres êtres que nous sommes faire des saints. Les saints ne se font pas à la force de leurs poignets, les saints se font par la grâce de Dieu, par la grâce gratuite, triomphante de Dieu. C'est l'expérience de Pierre, c'est l'expérience de Paul, c'est sur cette expérience qu'est fondée la prédication, c'est sur cette expérience qu'est fondée la foi qu'ils nous ont transmise, c'est sur cette expérience qu'est fondée l'Église, c'est sur cette expérience qu'est fondé ce dont nous vivons, vous et moi. Rendons grâce à Dieu parce que nous sommes pauvres, parce que nous sommes faibles, parce que c'est dans la faiblesse que se déploie la Puissance de Dieu. 

        AMEN