FORCE ET FRAGILITÉ

Ac 12, 1-11 ; 2 Tm 4, 6-8 + 16-18 ; Mt 16, 13-19
SS. Pierre et Paul - (29 juin 2002)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

Ganagobie : Saint Pierre

D

eux hommes qui s'embrassent et qui s'étreignent, c'est ce que nous voyons, même si elle est un peu petite, sur cette icône, deux hommes accompagnés d'un ange et derrière eux une montagne sur laquelle une ville est bâti. L'Église n'en est pas, hélas, à un paradoxe près. Lorsqu'on lit la présentation dans le missel pour les prêtres qui auraient oublié qui sont Pierre et Paul, de ces deux figures, ou de ces deux colonnes de l'Église, nous pouvons lire : "Pierre et Paul n'ont ni le même tempérament, ni la même ampleur dans le dessein". Et l'on s'est souvent plu d'ailleurs à souligner les différences de l'un et de l'autre apôtre. "Les conditions dans lesquelles ils ont rencontré le Seigneur ont marqué différemment leur apostolat". Pour qui l'aurait oublié, Pierre a été choisi comme le premier entre ses pères, et nous venons de l'entendre avec cette parole qui le fonde comme dans la solidité sur cette terre pour être pour les autres une pierre sur laquelle va être bâtie l'Église. L'autre n'a jamais vu, peut-être a-t-il entr'aperçu Jésus, mais il l'a vu ressuscité, après la mort et la résurrection du Fils de Dieu, et l'on peut dire dans une de ses épîtres, il se bat pour bien dire qu'il est apôtre comme les autres apôtres, mais il ne faisait pas partie des douze. Aurait-il usurpé le titre ?

       Toujours est-il que l'Église continue en nous disant : "Heureusement, ils se rejoignent dans la profondeur de leur foi et la ferveur de leur amour pour le Christ. (ouf !) A la parole de Pierre : Seigneur tu sais bien que je t'aime, fait écho celle de Paul : Pour moi, vivre, c'est le Christ. Ils ont versé leur sang pour Lui à Rome, sans doute en l'an 64 pour Pierre et en 67 pour Paul. " Là, on se rend compte d'ailleurs, liturgiquement on aurait pu les célébrer l'un après l'autre. En principe c'est plutôt pour des martyrs morts ensemble à la même date qu'on préfère faire une fête en groupe. Mais on les a mis ensemble alors que peut-être ils n'avaient effectivement rien pour être ensemble. On les a mis ensemble non pas parce qu'ils l'ont voulu, parce qu'effectivement, ils ont certainement à travers une "étude psychologique de leurs écrits", une variation de caractères différente. Cela ne veut pas dire que Paul était comme un chien enragé, courant partout annonçant la foi à tous les païens, et que Pierre aurait été un doux timide qui se serait enfermé sur lui-même. Lorsqu'on écoute l'annonce de Pierre, le premier à annoncer la Résurrection à Jérusalem, il le fait avec force et vigueur, et il a plutôt un tempérament aussi à réagir trop vite parfois, en tout cas souvent le premier. Bref, deux caractères et deux sacrés caractères.

        Mais ce que je retiens, c'est le paradoxe de cette Église qui s'est souvent plu à souligner la différence de Pierre et de Paul, jusqu'à faire de l'un et de l'autre, une sorte de figure emblématique pour certains chrétiens. Ainsi, les catholiques se regroupent volontiers derrière la figure de Pierre, mort à Rome, au centre de cette catholicité, et d'autres pour justifier un léger recul ou une distance, comme les anglicans, se sont tournés vers Paul. Vous vous souviendrez certainement qu'à Londres, le lieu majeur des anglicans, c'est la cathédrale Saint Paul de Londres, utilisant la différence pour légitimer la différence. Mais entendons-nous bien, la différence ou les différences sont légitimes dans l'Église. Ce qui serait étrange, ce serait l'uniformité, ce serait l'unisexe, ce serait la couleur grise uniquement dominante. Il faut pour que l'Église soit l'Église, la différence, par l'origine même du mot Église : appelé. Il n'y a pas qu'un seul qui soit appelé, c'est tous qui sont appelés, et quand on est appelé, on n'est pas appelé parce qu'on se ressemble. Il suffit de voir aujourd'hui notre assemblée, mais je ne veux pas créer de dissensions, pour se rendre compte que nous sommes différents.

       En revanche, cette différence devient pour l'Église le signe même de son identité. Puisque l'Église n'a d'intérêt, ou comme vocation, que de rassembler les hommes de toutes races, peuples, langues et nations, dans la communion au Christ ressuscité. Cela signifie concrètement qu'il n'y a pas d'exclus dans l'Église. Il n'y a pas de position meilleure pour les uns par rapport aux autres, il n'y a pas de différence telle qui ferait que certains ne feraient pas partie de l'Église. Car c'est ensemble que nous formons l'Église, et c'est ensemble les uns avec les autres que nous pouvons vivre du don de Dieu. Je ne peux pas vivre par moi tout seul ou pour moi tout seul, ce que le Christ veut accorder à chaque homme. La grâce est donnée à tous, mais c'est une grâce d'unité, c'est une grâce de communion. Nous n'en avons peut-être pas toujours conscience, et notre monde moderne nous habitue trop à nous séparer les uns des autres, à vivre en solitaires. Il n'y a jamais eu autant de célibataires que depuis qu'on communique, soi-disant. Ce qui signifie que profondément, il n'est pas normal pour l'Église qu'il puisse exister un chrétien tout seul. Je ne suis pas à moi-même l'Église, je ne peux être l'Église qu'avec l'autre. Cela a pour nous des conséquences profondes, mais qui sont signifiées aujourd'hui justement d'abord par cette fête de Pierre et de Paul. Il est heureux que l'Église les ait réunis, il est heureux que nous célébrions ensemble, parce qu'ils nous donnent ainsi, et c'est cela le sens de cette icône, ils nous donnent ainsi le signe de ce que nous désirons, de ce à quoi nous voulons aboutir. Cela ne signifie pas que nous nous excuser tous et nous trouver gentils, ce serait faux, mais cela signifie autre chose : c'est que justement au-delà de cette différence, et la respectant, je propose parce que cela ne vient pas de moi, qu'ensemble, nous recevions le don de Dieu. Ce don de Dieu reçu ensemble, est aussi pour nous aujourd'hui signifié par ce qu'Armand va faire en recevant pour la première fois le corps et le sang du Christ. C'est bien le sacrement par excellence de la communion avec toutes les résonances que ce mot "communion" implique. C'est aussi le signe qu'aujourd'hui, Blandine et Olivier, donnent à notre communauté, en confiant leurs fiançailles à la miséricorde de Dieu pour peu à peu, tous les deux s'avancer un jour vers cette communion plénière que le sacrement de mariage scellera.

       Le poète ne dit pas autre chose lorsqu'il écrit, et je cite Paul Eluard dans ses derniers poèmes d'amour : "Nous n'irons pas au but un par un, mais par deux. Nous connaissant par deux, nous nous connaîtrons tous. Nous nous aimerons tous et nos enfants riront de la légende noire où pleure un solitaire".

       AMEN