GRANDEUR ET FAIBLESSE

Ac 12, 1-11 ; 2 Tm 4, 6-8 + 16-18 ; Mt 16, 13-19
SS. Pierre et Paul - (29 juin 1996)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Vertus : Saint Paul

Q

uand on a sept ans ou huit ou neuf, je parle des sept ans, mais c'est valable pour toi, Jeanne, le truc mieux c'est d'avoir sept ans et demi. Quand on est petit, on voudrait toujours être plus grand et vous ne voudriez pas qu'on vous dise : "Tu as sept ans, cela suffit, tu en restes là ". Cela veut dire que quand on est petit, on voudrait être grand. On n'est jamais content de son sort. On se rend compte qu'on n'a pas terminé sa vie, qu'on ne l'a pas toujours commencée, qu'on dépend des autres. C'est bizarre. On n'est jamais tout à fait seul, indépendant. On aimerait bien être indépendant. Je vais vous faire une confidence, je vais vous raconter ce que j'ai fait quand j'avais quatre ans. Pas quatre ans et demi, quatre ans. C'est un très mauvais exemple que je vais vous raconter. Nous étions au restaurant avec mes parents, au bord de la mer. Mon petit frère n'était pas encore né et à la fin du repas, j'ai dit à mes parents : "J'ai réfléchi (car à l'époque je réfléchissais), je vous remercie, vous êtes très gentils, mais je vais faire ma vie. " Et je suis parti avec une pomme pour le voyage. On m'a raconté, car je ne m'en rappelle pas, que ma mère était évidemment aux cent coups et que mon père a dit : "Laisse-le aller, il va revenir", ce que j'ai dû faire, mais je l'ai oublié. Le plus important dans l'histoire, c'est qu'à un moment donné, on dit : "Je suis petit, mais je suis quand même grand. Je suis quelqu'un. Je suis petit, mais je vais faire quelque chose de ma vie."

        Les apôtres que nous célébrons aujourd'hui sont un peu comme nous. Ils ont des petits côtés gamin et des petits côtés sérieux. Pierre adore les déclarations. Il fait des grands discours. Vous savez qu'une nuit, à Jérusalem, il a fait des déclarations, mais là, il avait peur car les soldats étaient venus arrêter Jésus. Il y avait des bruits d'épée. On sentait que la mort planait sur cette histoire. On allait crucifier son ami Jésus et Pierre savait que, s'il ne se défendait pas, il allait y passer aussi. Il a eu la peur de sa vie, mais, arrivé près de la maison où l'on tenait Jésus, il a vu qu'Il avait ce visage angoissé de quelqu'un qui sait qu'il va mourir. Pierre ne savait pas comment l'aider. C'était son ami et il avait promis de le défendre. On a emmené Jésus et une servante est arrivée : "Tu le connais, Jésus. Et Pierre a répondu cette chose horrible : "Pas du tout. Il n'est pas mon copain. Je ne Le connais pas. Je suis là par hasard, comme un bébé, quelqu'un de tout petit."

        Lorsque Il est mort et ressuscité, Jésus est revenu vers Pierre. Il ne lui a pas dit : "Tu es un traître, indigne de l'alliance que j'ai faite avec toi, de ce que j'ai espéré pour toi. Je voulais construire avec toi une Église solide. " Il Lui a dit : "Dis-moi qui je suis. "Et Pierre a répondu : "Tu sais bien, Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. " Un peu plus tard, Jésus reviendra à la charge en demandant à Pierre : "Est-ce que tu m'aimes?" Et Pierre pensera : "c'est agaçant, ce type, Il sait bien que je L'ai trahi, que je L'ai trompé, mais je vais quand même Lui dire que je L'aime. " Et Jésus revient encore à la charge. "Tu sais bien que Te dire que je T'aime me fait mal puisque je T'ai trahi. " Mais en disant "Je T'aime" Pierre confesse sa faiblesse. C'est là la première pierre de l'Église. C'est lui le fondement de l'Église, cette pierre fondamentale sur laquelle nous sommes tous rivés, nous qui sommes des enfants qui avons sept ans et demi dans la foi. Nous avons pris conscience que notre faiblesse nous oblige à dépendre de quelqu'un.

        La vie humaine, c'est de réaliser que la faiblesse qui est en nous va nous inciter à dépendre de Dieu. Je m'adresse là aux adultes. On pourrait résumer ainsi le péché originel. Le péché originel, c'est cette illusion totale de l'autonomie humaine, illusion personnelle sans arrêt revue et corrigée par nous. Il suffit que les choses aillent plus ou moins bien, que nous nous sentions plus ou moins bien, et finalement nous n'avons pas besoin de Dieu. Il faut passer d'ailleurs par l'expérience de ne pas avoir besoin de Lui pour un jour le désirer. Nous venons voir Dieu parce que nous nous sentons mal et nous préférerions aller mieux plutôt que de chercher Dieu. Il faut qu'un jour une faiblesse irréductible, incurable de notre humanité nous fasse baisser pavillon à l'intérieur de nous et nous fasse implorer la présence, l'aide et le soutien de Dieu. Et c'est la chose la plus belle et la plus difficile que nous ayons à faire en tant qu'êtres humains sur cette terre. Accepter que tout en forgeant notre liberté humaine, notre personnalité humaine, nous ayons à reformuler notre attachement, notre dépendance à Dieu. Non pas que nous restions des enfants, mais des gens qui par pauvreté, à cause d'une faiblesse incurable que nous reconnaissons en nous-mêmes, sont obligés de reformuler des mots d'amour devant Dieu : "Tu sais bien que je ne suis pas digne, que je ne suis pas capable de vivre l'amour que pourtant j'éprouve pour Toi. " Je m'imagine que c'est la même chose entre une femme et un mari. On n'est jamais à la hauteur du sacrement, de la profession, de l'engagement qu'on a pris. Mais l'important n'est pas de ne pas être à la hauteur. C'est d'accepter de dépendre de la grâce que Dieu peut nous donner pour aller plus loin. C'est ainsi que nous n'aurons plus sept ans et demi, mais huit ans. Nous grandirons par Quelqu'un qui nous tiendra par la main de la foi. Si nous ne tendons pas la main, si nous nous sentons satisfaits là où nous sommes, si nous avons quelque peu démissionné sur le projet chrétien, spirituel, humain de Dieu sur nous, Dieu ne peut saisir notre main.

       L'eucharistie, c'est le moment où nous retendons notre cœur vers Lui en Lui disant : "Seigneur, il t'appartient, il t'a toujours appartenu et je refais le don de moi-même, le don de mon cœur à cette présence dans l'eucharistie, car c'est le lieu du secret de mon cœur, le lieu de cette alliance entre Toi et moi. Cette faiblesse qui est mienne et qui m'agace tant, fais-en une force comme Tu l'as fait pour Pierre."

        AMEN