LE BON COMBAT !

Ac 12, 1-11 ; 2 Tm 4, 6-8 + 16-18 ; Mt 16, 13-19
SS. Pierre et Paul - (29 juin 2000)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Saint Léonard de Noblat : Saint Pierre

U

ne question, frères et sœurs : qu'est-ce qui en chacun de nous aura été le plus utile à l'Église ? Si j'en crois Pierre et Paul, apparemment, ce sont leurs contradictions, leurs ambiguïtés, leurs failles qui ont été les plus grandes richesses que le Seigneur a voulu accueillir et recueillir. C'est vrai que si nous avions eu à fonder comme le Christ, une Église, nous nous serions arrangés pour que le premier groupe comporte les éminences de demain, non seulement celui qui devait prendre la suite du Christ, le fondateur, Pierre, et puis il y aurait aussi une sorte de théologien, un intellectuel, une sorte de visionnaire, on se serait arrangé pour qu'ils fassent au moins partie du même groupe, or les deux fondateurs, sont du début de l'histoire, et de la fin, et tellement de la fin, que c'est d'après la résurrection, comme s'il y avait eu une sorte de sursaut, un rattrapage, une session de rattrapage pour apôtres défaillants. Quand on lit la façon dont l'Église a été fondée, il y a une sorte de décousu, un illogisme étonnant, comme si la Parole devait sans arrêt improviser face aux hommes qui répondent ou esquivent l'appel qui leur est lancé. Je ne crois pas que Jésus ait reçu les C.V. des apôtres et qu'il les ait examinés à la lumière de l'Église qu'il voulait fonder, mais improvisant dans son cœur, il les rencontre au bord du lac de Galilée, il les voit, il les connaît, il les aime, il les appelle. Et c'est vrai que ce même cœur du Christ ressuscité ira jusqu'au chemin de Damas, renversant celui qu'il fallait renverser, ce zélé, ce juif, ce persécuteur, en faisant de ce zèle un zèle pour la foi et non plus un zèle contre la foi.

        J'admire en fait, nous qui avons aussi à construire, à édifier, à organiser, notre vie, et aussi parfois dans celle des autres, cette improvisation permanente que le Christ ne cesse de reprendre, comme si tout à la fois son appel était toujours nouveau, toujours intact, jamais déçu, jamais atteint. C'est vrai que c'est contradictoire d'avoir choisi Pierre qui comporte des éléments de caractère de lâcheté, sa parole ne correspondant pas aux faits, on le voit au moment de son arrestation, et de faire de ce "courage lâcheté", un élément de force, et ni Pierre ni Paul n'ont su à l'avance ce qui en eux était le plus précieux pour le Christ, pour le Royaume, pour l'Église. Je dis cela parce que la phrase de saint Paul "ayant combattu le bon combat", nous rejoint dans notre propre combat. Nous combattons nous-mêmes, et souvent contre nous-mêmes, parfois nous combattons aussi contre les prochains, ceux qui sont à portée de main, c'est plus facile pour les coups de poing symboliques. Mais, est-ce que nous combattons le bon combat. Est-ce que le combat que nous menons, qui est un combat pour améliorer, pour aller mieux, pour que les autres aillent mieux, est-ce le véritable que nous ayons à mener ou est-ce que nous nous fatiguons un peu en vain, contre les moulins à vent. Est-ce que le vrai combat ne se fait pas à un moment comme Pierre et Paul qui ont été appelés à se quitter à un certain moment ?

       Lorsque Paul persécute, il est tout heureux et certain de son engagement, il est fier de sa propre forteresse, il a la conviction et la certitude qu'il est dans le bon combat, et puis, il suffit d'un moment pour que tout cela disparaisse. Tout cet acharnement qui disparaît et prend un autre sens, parce que cette même violence et ce même zèle que nous retrouvons dans la manière dont il part fonder les Églises, dont il exhorte, dont il réfléchit, dont il pense l'Église dont nous vivons encore actuellement. C'est vrai que Jésus travaille beaucoup sur nos ambiguïtés, nos paradoxes, nos failles ? Ce n'est pas tant sur ce que nous pensons au fond de nous, pas uniquement, que le Christ va fonder et sceller l'union des hommes entre eux et avec Dieu. Il va chercher en nous ce qui est convertible. Il ne va pas chercher d'emblée ce que nous sommes, ce qui est déjà plus ou moins réussi et établi, mais il va chercher ce qui peut s'ouvrir, s'épanouir et recevoir une grâce. Et là où nous pouvons davantage recevoir une grâce, c'est là où nous sommes effectivement un peu à la frontière de notre faillite personnelle. Et cet endroit de faillite personnelle est cet endroit où il y a de la place, là où Dieu peut s'introduire, s'immiscer, faire chanter cette humanité qui parce qu'elle est défaillante en elle-même à ses propres yeux, attend quelqu'un d'autre.

       Je crois que c'est la chimie profonde de ce qui a été joué dans le rapport entre Dieu et le Christ, entre Dieu et Pierre, entre Dieu et Paul, et qui va jusqu'au moment du don, du fait de cette désappropriation que le Christ demande à Pierre quand il donne sa vie : tu es lâche, ok, je ferai de toi un courageux, tu es persécuteur, ok, je ferai de toi le défenseur. Cet endroit-là, non pas que Dieu plante ce qu'Il est dans notre plaie, mais il fait germer, il épanouit cette humanité inachevée, celle de Pierre, de Paul, et la nôtre, et il fait de cet inachèvement, quelque chose de plus, pas simplement pour Pierre et Paul, pour eux-mêmes, mais donné aussi pour quelque chose d'autre, c'est l'Église, la communauté. Aucun des deux n'avait prévu de mourir à Rome, mais parce que leur vie a été donnée, ouverte, dans les courants d'air, pour laisser à Dieu le don d'improvisation, d'inventer, de composer. Je crois que l'évangile en nous, ne trouve pas forcément une grande place dans nos constructions, il trouve sa place dans la manière dont nous nous laissons faire par lui, c'est pour cela qu'il y a une sorte de combat, d'attitude de veille, et le bon combat consiste justement à nous acharner contre ce qui nous empêche de bien écouter, de bien recevoir ce que Dieu veut et sait pour moi. Le combat que nous avons à mener c'est contre cette surdité, cet aveuglement souvent repris dans l'Écriture et qui nous empêche de nous ouvrir à la grâce et à sa fraîcheur, à cette Bonne Nouvelle.

        Frères et sœurs, demandons qu'à la suite de Pierre et Paul, si différents, si contradictoires, et qui pourtant sont nos deux apôtres fondateurs, nous puissions à leur suite continuer l'Église, non pas à notre manière, mais à la manière dont Dieu sait mieux faire en nous, tel qu'il l'improvise par l'amour et la miséricorde qu'il ne cesse d'offrir comme une Bonne Nouvelle à chacun de nous.

       AMEN